Défendre Boualem Sansal : contre les procès d’intention et la paresse intellectuelle
Par Kamel Bencheikh
Publié le 5 mai 2026

Il est des moments où le débat public renonce à comprendre pour préférer juger. L’acharnement récent visant Boualem Sansal en est une illustration frappante. À peine sorti d’une année de prison en Algérie pour ses opinions, l’écrivain se retrouve aujourd’hui mis en accusation — non plus par un régime autoritaire, mais par une partie de la presse française et belge
Un fait premier escamoté : un écrivain emprisonné pour ses idées
Avant toute polémique, un rappel s’impose. Boualem Sansal a été condamné en Algérie à cinq ans de prison pour « atteinte à l’unité nationale » après des déclarations politiques.
Son incarcération a suscité l’indignation d’intellectuels, d’institutions et d’États, précisément parce qu’elle relevait d’un délit d’opinion.
Effacer ce contexte pour ne retenir que ses prises de position postérieures, relève d’une falsification morale. On ne peut pas, d’un côté, défendre la liberté d’expression quand elle est réprimée par un État étranger, et de l’autre, participer à la disqualification de celui qui en a été victime.
Une polémique construite : amalgames et soupçons
Les critiques médiatiques récentes s’articulent autour de deux éléments : son départ de chez son éditeur historique, et l’interprétation politique de ce choix.
Certains articles évoquent un « malaise » et insinuent un « glissement vers la droite radicale ». D’autres relaient des spéculations sur des motivations financières ou idéologiques.
Mais que constate-t-on réellement ?
Aucun fait illégal.
Aucun propos condamnable juridiquement.
Seulement des interprétations, souvent nourries par le contexte politique et médiatique.
Autrement dit, une construction narrative basée sur le discours de Gallimard.
Le procès en illégitimité : une vieille mécanique
Boualem Sansal dérange depuis longtemps. Non pas parce qu’il serait incohérent, mais parce qu’il est constant. Depuis des années, il critique :
- l’autoritarisme du pouvoir algérien,
- l’islamisme,
- les renoncements intellectuels.
Cette posture lui a valu :
- des campagnes de dénigrement en Algérie,
- des accusations d’« islamophobie » ou de « trahison »,
- et désormais, en France, des soupçons idéologiques.
Ce déplacement de l’accusation — du régime algérien vers certains milieux médiatiques français et belges y compris à l’intérieur de l’Académie royale de langue et de littérature françaises — ne change pas la logique : on ne répond pas à ses idées, on cherche à le disqualifier.
Une confusion volontaire : l’homme, l’œuvre, les fréquentations
Le cœur du problème est là.
Une partie de la critique actuelle repose sur une équation implicite : changer d’éditeur = adhérer à une ligne politique = devenir suspect.
C’est intellectuellement faible.
Un écrivain n’est pas réductible à ses partenaires éditoriaux, n’est pas assignable à un camp, n’est pas tenu à la pureté idéologique que certains voudraient lui imposer.
Refuser cette liberté, c’est précisément adopter les réflexes que Boualem Sansal combat dans ses livres.
Une figure dérangeante parce que libre
Boualem Sansal appartient à une catégorie rare, celle des écrivains qui refusent les appartenances obligatoires.
Il n’est ni un écrivain « du Sud » conforme aux attentes, ni un intellectuel français aligné, ni un militant sinon de l’universalisme.
Il est un écrivain libre. Et c’est cela qui dérange.
Son parcours — ingénieur, docteur en économie, haut fonctionnaire, romancier, dissident — témoigne d’une indépendance constante, au prix personnel élevé.
Le vrai enjeu : la liberté intellectuelle
Ce qui se joue dans cette affaire dépasse largement la personne de Boualem Sansal.
La question est simple : peut-on encore, en France, défendre des positions non conformes sans être immédiatement suspecté, catalogué, délégitimé ?
Si la réponse devient non, alors la liberté d’expression n’est plus qu’un principe abstrait, appliqué à géométrie variable.
Conclusion
On peut critiquer Boualem Sansal.
On peut contester ses analyses.
On peut débattre de ses choix.
Mais le réduire à une caricature, multiplier les insinuations et construire un soupçon permanent, ce n’est pas du journalisme — c’est un renoncement. Et c’est, au fond, une forme d’injustice.
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