Entre le fleuve et la mer
Comme toutes les nations, Israël est venu au monde par le combat, dans les déchirements, les mouvements de population, les injustices, les souffrances et les morts. Qu’on me cite une seule nation qui n’ait pas dû batailler pour imposer son droit à l’existence ! Si Israël est illégitime, toutes les nations le sont. Les accords d’Oslo signés entre Rabin et Arafat en 1993 et 1995 prévoyaient la mise en place progressive d’un État palestinien en Cisjordanie et à Gaza. Mais l’assassinat de Rabin (un acte auquel Netanyahou avait applaudi…) et le refus des groupes palestiniens radicaux ont torpillé ce plan. Le dernier gouvernement israélien à avoir proposé une nouvelle avancée vers la solution à deux États est celui d’Ehud Olmert en 2007.
Par Denis Collin
Publié le 10 juillet 2026

Les accords d’Oslo signés entre Rabin et Arafat en 1993 et 1995 prévoyaient la mise en place progressive d’un État palestinien en Cisjordanie et à Gaza.
Dans le chaos des affaires du monde, il y a des points de concentration de toutes les forces qui organisent et désorganisent notre humanité. Ce qui se passe depuis 1948 – et avant en réalité – entre le Jourdain et la Méditerranée, est, sans conteste, un de ces foyers qui projettent leurs flammes sur le reste du monde et si une étincelle peut mettre le feu à la plaine, tous ceux qui soufflent sur les braises pourraient concourir au déclenchement d’affrontements qui iraient bien au-delà de la géographie de cette région que les Romains nommèrent Palestine après avoir détruit les « royaumes » hébreux existants alors et soumis les cités des Philistins (actuellement Gaza) et des Phéniciens au Nord (l’actuel Liban). L’histoire ancienne de cette région reste parfois discutée et nous avons tout de même de bonnes raisons de ne pas prendre pour argent comptant le récit biblique (voir Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman, 2002, La Bible dévoilée. Les nouvelles révélations de l’archéologie). Bien qu’il soit intéressant de revenir sur cette histoire, nous allons la laisser largement de côté pour tenter de démêler quelques questions actuelles.
Israël est-il un État légitime ?
Commençons par la question la plus épineuse qui commande la plupart des oppositions politiques. Pour les « antisionistes », c’est l’État d’Israël, rebaptisé « entité sioniste » qui n’a aucune légitimiré. On sait que l’État d’Israël est né officiellement en 1948, avec l’accord des Nations Unies. Il est très largement reconnu : le premier État qui a reconnu officiellement Israël étant l’URSS… Mais la Ligue arabe a refusé cette proclamation et a commencé la première guerre israélo-arabe, qui s’est soldée par des expulsions et des fuites massives, les États arabes appelant les Arabes (il serait plus juste de parler des arabophones) à fuir, promettant que les Juifs seraient bientôt rejetés à la mer. Après la victoire de l’armée israélienne, le territoire d’Israël est augmenté de 30 %. Commence une longue suite de périodes de paix et des guerres jusqu’à nos jours.
La légalité internationale d’Israël est indiscutable, bien que l’occupation des territoires qui étaient sous la coupe de la Jordanie (Cisjordanie, Jérusalem-Est) ou de l’Égypte (Gaza) n’ait jamais été sanctionnée par la « communauté internationale ». Mais ni l’Égypte ni la Jordanie n’avaient reconnu l’État hébreu et leur ligne de conduite jusqu’aux accords signés par Sadate, fut la destruction de l’État d’Israël. La question palestinienne proprement dite n’a émergé que dans les années 1960 avec la création de l’OLP en 1964. Cette création s’inscrit dans la volonté de Nasser de s’en servir comme élément de son leadership sur l’ensemble du monde arabe et notamment contre les prétentions des Jordaniens à garder le contrôle de la Cisjordanie, perdue lors de la « guerre des six jours » en 1967.
Israël n’a pas colonisé la Palestine, pour la bonne raison que la Palestine n’existe pas avant les années 1960. C’est une simple appellation géographique donnée par les Romains. Pour les Juifs, c’est la terre de leurs ancêtres et leur prière se termine par « l’an prochain à Jérusalem ». Les Juifs sont installés de tout temps sur ces territoires soumis à l’Empire romain, puis aux empires arabes et enfin à l’Empire ottoman avant de devenir des régions mandataires administrées par le Royaume-Uni. Ils sont rejoints, à partir de la deuxième partie du XIXe siècle et surtout au XXe siècle, par des Juifs sionistes de la diaspora, c’est-à-dire partisans de l’établissement d’un foyer national juif sur la « Terre promise ». Les terres qu’ils occupent sont achetées tout à fait légalement à leurs propriétaires ottomans. Le mouvement sioniste est typiquement un mouvement national né en Europe au mouvement du réveil des nationalités européennes (le « printemps des peuples » commencé en 1848), un mouvement qui va prendre de l’ampleur quand les Juifs d’Europe doivent constater que les promesses démocratiques sont loin d’être tenues.
La Révolution française avait émancipé les Juifs, et Napoléon avait étendu cette émancipation à tous les territoires conquis, mais sa défaite va se traduire par le rétablissement des discriminations à l’encontre des Juifs, notamment en Allemagne. En Europe, en plus du vieil antijudaïsme chrétien visant « le peuple déicide », progressivement va s’affirmer un nouvel antisémitisme « laïque » dont la manifestation la plus bruyante sera l’affaire Dreyfus. En Allemagne, pendant la Première Guerre mondiale et en dépit de l’engagement sans faille des Juifs allemands pour la défense de la patrie, commence à s’affirmer un antisémitisme virulent qui s’épanouira dans le nazisme. Les pogroms antisémites persistent en Russie jusqu’en 1917 et en Ukraine et en Biélorussie jusqu’en 1919. Sans ces persécutions, on peut estimer que l’implantation juive en Palestine serait restée très minoritaire.
Comme toutes les nations, Israël est venu au monde par le combat, dans les déchirements, les mouvements de population, les injustices, les souffrances et les morts. Qu’on me cite une seule nation qui n’ait pas dû batailler pour imposer son droit à l’existence ! Si Israël est illégitime, toutes les nations le sont. L’Algérie s’est affirmée dans une violence terrible qui n’est pas seulement celle de l’armée et des colons français, mais celle que le FLN a perpétrée contre ses opposants dans le mouvement national, sans oublier le sort de Pieds-Noirs… Si on remonte dans le temps, on verra aisément que toute nation s’est affirmée violemment contre les anciens dominants. De ce point de vue, Israël n’est pas plus un « État colonial » que la plupart des États.
L’État israélien, à la différence de la plupart des États issus des luttes anticoloniales, est un État à peu près démocratique (mais en matière de démocratie, il n’y a que des à peu près). Et la situation des arabophones musulmans en Israël est nettement meilleure à tous égards que celle des chrétiens ou des Juifs dans n’importe quel État musulman – sans parler des pays où l’athéisme est punissable de la peine de mort. Elle est même meilleure que celle de la plupart des musulmans dans les États musulmans.
En conclusion, les attaques contre « l’entité israélienne » et le sionisme ont un sens bien précis : l’antisionisme aujourd’hui est la revendication de la destruction de l’État d’Israël. Il va de soi que défendre le droit à l’existence de l’État d’Israël n’est en rien soutenir la politique de ses dirigeants, et singulièrement de la coalition actuelle entre Netanyahou et les partis intégristes fanatiques qui ressemblent comme deux gouttes d’eau aux islamistes…
Deux États
Reste que de nombreux Palestiniens ont refusé de s’intégrer dans l’État d’Israël et veulent avoir leur propre État. Revendication légitime… qui a été longtemps refusée, en premier lieu, par les tuteurs arabes des Palestiniens. La Jordanie estimait que son droit s’étendait au moins sur toute la Cisjordanie et l’Égypte n’a jamais pensé devoir accepter l’existence d’un État palestinien à Gaza. Pour savoir en quelle considération les Palestiniens sont tenus par le « monde arabe », on rappellera seulement le massacre organisé en septembre 1970 par le régime jordanien de Hussein et connu sous le nom de « septembre noir ».
Israël a accepté en 1948 cette solution refusée par les États arabes. Il a fallu trois guerres pour que ceux-ci se rallient à cette solution, des accords de Camp David aux récents « accords d’Abraham ». L’OLP s’est ralliée à la solution à deux États, non sans arrière-pensées, mais le Hamas lui reste résolument opposé. Les accords d’Oslo signés entre Rabin et Arafat en 1993 et 1995 prévoyaient la mise en place progressive d’un État palestinien en Cisjordanie et à Gaza. Mais l’assassinat de Rabin (un acte auquel Netanyahou avait applaudi…) et le refus des groupes palestiniens radicaux ont torpillé ce plan. Le dernier gouvernement israélien à avoir proposé une nouvelle avancée vers la solution à deux États est celui d’Ehud Olmert en 2007.
Depuis l’évacuation des colonies israéliennes de Gaza par Ariel Sharon, aucun pas significatif n’a été fait pour aller vers la concrétisation d’un État palestinien. La question des colonies israéliennes en Cisjordanie et à Jérusalem-Est est devenue l’obstacle majeur, surtout avec l’arrivée des colons russes et ukrainiens, qui sont souvent des fanatiques fascisants. La communauté des Juifs d’origine russe en Israël est maintenant très importante : environ un million de personnes, dont peut-être 30 % ne sont pas juifs… Netanyahou soutient la colonisation et s’oppose ouvertement à la solution à deux États. Or, il n’y aura pas de solution à deux États sans le démantèlement des colonies et la reconstitution d’une continuité territoriale pour la Cisjordanie, ce qui impliquerait la constitution en Israël d’une nouvelle majorité incluant les éléments modérés du Likoud, mais capable de s’opposer aux intégristes qui ne cessent de gagner du terrain.
Le paradoxe est que le seul territoire palestinien autonome est et était Gaza, contrôlé par le Hamas, un groupe terroriste et fasciste. Il a détourné toutes les ressources destinées aux Gazaouis pour vivre comme des pachas et construire une machine militaire, qui a été utilisée le 7 octobre.
Le malheur libanais
Dans l’imbroglio israélo-arabe, le Liban fait souvent figure de victime expiatoire. Le Liban fut un temps considéré comme la Suisse du Proche-Orient, un endroit où les différentes communautés devaient cohabiter pacifiquement et où les affaires prospéraient autant que dans ce pays. Mais, pour son malheur, le Liban est devenu un territoire abritant de nombreux camps de réfugiés palestiniens, qui utilisaient leur pays d’accueil comme base arrière pour mener des opérations contre Israël.
Le pays du Cèdre est un important foyer de la civilisation. Pays des Cananéens, pays du lait et du miel, dit la Bible, c’est lui qui a vu émerger cette civilisation phénicienne qui a inventé l’alphabet transmis aux Grecs et dont les navigateurs avisés vont établir des comptoirs dans toute la Méditerranée, de Chypre à Malte et de Carthage à Cadix. Mais, divisés, les Phéniciens ont toujours été soumis à des voisins puissants. Le Liban actuel est issu de la dislocation de l’Empire ottoman et du mandat franco-britannique sur la région. La pluralité de communautés religieuses (chrétiens, sunnites, chiites, druzes…) et leurs divisions n’empêchent pas ce pays d’avoir une profonde unité ethnique qui remonte aux Cananéens.
Commencée en 1975, la guerre va déchirer le Liban. C’est une guerre civile et une guerre étrangère à la fois. Une guerre civile qui fait voler en éclat le pacte « multiconfessionnel » et qui oppose d’abord maronites et musulmans, mais qui va s’étendre à toutes sortes d’interventions étrangères, de la Syrie notamment, et bientôt d’Israël — avec l’épisode du massacre de Sabra et Chatila perpétré par les milices maronites avec la bénédiction d’Ariel Sharon. La guerre se termine officiellement en 1990, le pays est placé de fait sous contrôle étranger (Syrie) et les milices du Hezbollah (chiite) gardent les coudées franches pour mener la lutte contre Israël. L’État libanais est de fait placé sous contrôle syrien avec l’accord de la « communauté internationale ». Si le Liban se reconstruit, rien n’est réglé. À partir de 2005 commence un mouvement réunissant chrétiens, Druzes et sunnites contre la tutelle de la Syrie soutenue par le Hezbollah. Le Hezbollah, tout en signant un accord avec Michel Aoun, organise une campagne d’attentats qui cible tout particulièrement les « progressistes ». Le Liban connaît depuis un blocage politique qui l’empêche de trouver les solutions à ses problèmes, ce qui supposerait la fin des milices armées, et notamment de celle du Hezbollah, qui forme un État dans l’État et prend ses ordres à Téhéran.
Avec la brutalité et l’absence de scrupules qui lui est coutumière, Netanyahou a entrepris d’éradiquer le Hezbollah. En lui-même, l’objectif est plutôt raisonnable. Nombreux sont les Libanais qui souhaitent de tout cœur la fin de ce mouvement intégriste et terroriste qui est le seul pouvoir réel au Liban, puisque c’est lui qui décide de précipiter ou non le pays dans la guerre. Mais visiblement, l’armée israélienne a perdu la main et l’évacuation des villages chrétiens, la destruction des monuments chrétiens, et les exactions de Tsahal ne vont pas contribuer à l’isolement et au démantèlement du Hezbollah. « Qui vit par l’épée périra par l’épée » : le Premier ministre israélien aurait dû s’en souvenir. Mais avec son compère Trump, il multiplie les provocations et l’agitation brouillonne et rend toujours plus incertaine la sécurité à long terme d’Israël. Le Liban reste pris dans la tenaille et beaucoup de Libanais perdent tout espoir.
La clé est à Téhéran et en Israël
Les menaces que fait peser le régime des mollahs de Téhéran sont une sorte d’assurance-vie pour Netanyahou. Tant que la guerre ouverte ou larvée se poursuit, il peut espérer utiliser la crainte pour continuer de gouverner. Au chapitre XXI du Prince, Machiavel soutient que rien n’est plus favorable à un prince que les entreprises extérieures, ce qui permet de faire taire les dissensions internes… Le Hamas et le Hezbollah maintiennent la pression et la soi-disant « République islamique » d’Iran dupe les États-Unis et relance les hostilités au premier prétexte. Après avoir joué les gros bras, Trump doit se contenter de trépigner comme l’infâme Iznogoud de la BD de Goscinny et Tabary. Il n’a pas envie de faire tomber le régime de Téhéran, mais seulement de le contenir et de trouver avec les mollahs un « deal » dont il pourrait se prévaloir.
Mais le régime est fragile, comme l’ont montré les grandes manifestations réprimées sans le sang au mois de janvier et comme le confirment les exécutions quasi quotidiennes des contestataires. Mais si le régime tombe et doit laisser la place à un gouvernement démocratique, fût-il construit sous la houlette de Pahlavi junior, alors c’est tout l’équilibre du Proche et Moyen Orient qui serait mis à bas. Privés de leur tuteur et financier, les groupes terroristes devraient se replier, la queue entre les jambes, l’islamisme reculerait massivement, la question de l’État palestinien ne pourrait plus être esquivée. Ce serait un coup, peut-être fatal, porté aux fanatiques de tous bords qui sèment la discorde partout où ils s’implantent.
En Israël même les aspirations à la paix et le refus de voie sur laquelle Netanyahou entraîne le pays continue de se manifester, bien au-delà du mouvement « La paix maintenant ». Il y a les mouvements civiques, notamment ceux qui ont organisé des manifestations les plus importantes contre les modifications de la constitution, les mouvements contre la conduite de la guerre avec les familles des otages du Hamas, les partis opposés à la coalition Likoud-intégristes, etc. Les tensions atteignent un point où certains observateurs parlent d’une rupture de l’unité du pays. Pour la survie d’Israël aussi, la paix est un impératif.
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