Algérie : 34 ans après, le mystère entoure toujours l’assassinat de Boudiaf

L'histoire contemporaine de l'Algérie est certes marquée par plusieurs assassinats politiques majeurs, perpétrés durant la guerre d'indépendance ou après 1962, ciblant notamment des figures clés de la Révolution, mais tirer sur  un chef d’Etat en direct à la télévision, dans une salle archicomble devant un parterre de journalistes, laisse sans voix. On n’en sait vraiment pas quoi dire.

Par le correspondant de Rupture à Alger Yacine Aït Ouffella

Publié le 29 juin 2026

Algérie : 34 ans après, le mystère entoure toujours l’assassinat de Boudiaf

Le président suspend sa phrase et tourne la tête. Une poignée de secondes plus tard, un homme brandit son pistolet mitrailleur et vide son chargeur sur Mohamed Boudiaf.

Le 29 juin 1992, Mohamed Boudiaf, président du Haut Conseil d’État, est en visite à Annaba. Il était 11 heures 35. Mohamed Boudiaf est à la tribune du Palais de la culture de la ville. Il prend la parole. Après avoir abordé les problèmes économiques, il passe aux questions religieuses. Dans la salle, l’assemblée est silencieuse, attentive. Soudain, un claquement se fait entendre sur la droite de l’estrade.

Le président suspend sa phrase et tourne la tête. Derrière lui, un homme en uniforme bleu, celui des services de sécurité, s’approche doucement. Une poignée de secondes plus tard, il brandit son pistolet mitrailleur et vide son chargeur sur Mohamed Boudiaf. Celui que beaucoup considéraient comme le sauveur de la nation n’y survivra pas.

Selon la version officielle, l’assassin, de Boudiaf est Lembarek Boumaarafi, un sous-lieutenant du groupe d’intervention spécial (GIS), relevant du Département du renseignement et de la sécurité (DRS), aujourd’hui complètement reconfiguré. Le claquement pendant le discours du président, c’est lui. Caché derrière les rideaux, il dégoupille une grenade et la jette à côté de la tribune pour faire diversion. Personne ne fera attention à lui lorsqu’il se faufilera vers sa future victime.

«Quand on regarde ces pays qui nous ont devancés, avec quoi ils l’ont fait ? Ils nous ont devancés avec la science et la technologie. L’islam…». Ce seront les derniers mots prononcés par l’ancien chef de l’Etat Mohamed Boudiaf, avant qu’il ne soit froidement et lâchement assassiné en ce 29 juin 1992.

Qui a tué (réellement) Mohamed Boudiaf ?

La question taraude les esprits depuis ce fameux 29 juin 1992. L’assassinat de Boudiaf, qui avait été rappelé d’exil quelques mois plus tôt pour prendre la tête du HCE, reste un traumatisme national majeur et continue d’être entouré de zones d’ombre et de théories sur de possibles commanditaires politiques au-delà de l’acte isolé retenu par la justice.

Selon plusieurs témoignages, Lembarek Boumaarafi ne serait en fait qu’un bouc émissaire. En juin 1995, il est condamné à mort par la Cour criminelle d’Alger. La famille de Mohamed Boudiaf conteste la thèse officielle de l’acte isolé d’un « fanatique religieux », émet des doutes sur la culpabilité de Lambarek Boumaarafi et refuse d’assister au procès. Après sa condamnation, Lambarek Boumaarafi déclare au tribunal : « Tout de même, je reconnais que vous avez, Monsieur le président et Monsieur le procureur, mené à bien cette pièce de théâtre.»

La veuve de Tayeb El Watani (le nom de guerre de Mohamed Boudiaf), avait écarté à plusieurs reprises, la thèse de la piste islamiste, accusant ouvertement le pouvoir de l’époque d’avoir tout commandité et affirme que même « l’auteur physique de son assassinat n’est pas Boumaarafi ». « Celui qui a tiré sur le Président était plus grand de taille. Le cadavre qui a été retiré de dessous la table serait celui du tueur de Boudiaf » avait-elle notamment déclaré en 2009, dans un entretien à Al-Jazeera avant de faire une autre révélation : deux impacts de balles ont été constatés sur l’ambulance qui a évacué le président du HCE.

La femme et le fils remettent en question la thèse officielle

Après l’annulation des élections législatives et la démission du président Chadli Bendjedid, les militaires ont fait appel à Boudiaf pour son passé de révolutionnaire « aux mains propres » et sa non-implication dans les dérives et la corruption du pouvoir.

C’est le général Khaled Nezzar (aujourd’hui décédé) qui l’avait sollicité pour sauver le pays. Ali Haroun s’est quant à lui, déplacé pour s’entretenir avec lui au Maroc.

Boudiaf, qui avait refusé au départ les sollicitations d’Alger, a fini par accepter. « Mais Tayeb El-Watani prenait tellement d’envergure qu’il commençait à gêner », confiait un de ses amis interviewé par la chaîne Al-Jazeera.

Nacer Boudiaf, le fils de l’ancien président, ne cessait de réclamer lui aussi la vérité sur l’assassinat de son père. Selon lui, l’affaire relève d’avantage du règlement de compte entre responsables du régime que du passage à l’acte d’un meurtrier fou.

Faut-il voir dans ces exigences les causes de sa mort ? Ils sont nombreux à le penser. «Ce jour funeste restera gravé dans ma mémoire et celle de beaucoup d’Algériens qui ont ressenti un immense gâchis, parce que l’espoir qu’a suscité Mohamed Boudiaf venait de s’envoler pour laisser l’Algérie à des lendemains incertains, avec le résultat qu’on connaît : plus de 250 000 morts et des milliers de disparus», disait à Géopolis, Nacer Boudiaf.

Comment un président, dans une salle sécurisée, lors d’un événement officiel retransmis en direct à la télévision, pouvait-il être abattu avec une telle facilité ? Comment un homme armé avait-il pu accéder à ce point précis ? Comment une grenade de diversion, puis une rafale mortelle, avaient-elles pu traverser les dispositifs censés protéger le chef de l’État ? Trente-quatre ans après les faits, le mystère reste entier et les raisons qui ont motivé cet assassinat politique, le plus important dans l’histoire du pays et qui a marqué dans l’inconscient collectif le début de la guerre civile qui durera une décennie, restent obscures.

Y. A. O.

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