« Métropolia et Périphéria »
Christophe Guilluy livre une satire sociale sur l’individualisme et le consumérisme
Avec « Métropolia et Périphéria » Christophe Guilluy se livre à un exercice de style dont il ne nous avait pas donné l’habitude. En trois parties à la fois distinctes et habilement reliées, il dresse une satire de notre société moderne basée sur l’individualisme et le consumérisme, en développant sa réflexion menée depuis de nombreuses années sur les élites et le peuple. L’auteur se base sur ses écrits précédents, dont le plus connu reste "La France périphérique" paru en 2014, pour étayer son récit où il se confie sur son expérience en tant qu’écrivain et géographe dans le deuxième volet « Genèsia » quelque peu autobiographique.
Par Nicolas Bourez
Publié le 31 août 2025

Christophe Guilluy s'est fait connaitre en 2014 avec la publication de "La France périphérique".
La fracture entre les sachants, prescripteurs de la bonne pensée, et les gens ordinaires est désormais béante et clairement établie : l’affrontement inéluctable décrit dans la troisième partie du livre sous forme de pièce de théâtre permet également d’exposer le fil conducteur de Christophe Guilluy : les petites gens détiennent le sens commun et une morale digne de ce nom. Ce sont les gens ordinaires qui font société et donnent du sens à la civilisation à laquelle ils permettent non seulement d’exister en tant que telle, mais également d’évoluer vers plus d’humanité.
« Métropolia et Périphéria » exprime subtilement toute la pensée de l’auteur qu’il a travaillée peu à peu, notamment dans « Le crépuscule de la France d’en-haut », en 2016 et « Le temps des gens ordinaires » en 2020, pour développer un schéma abouti et clair dont il nous livre le résultat sous la forme d’un récit satirique, sous-titré « Un voyage extraordinaire ». Davantage indispensable et effrayant pour ce qu’il dit de nous, ce voyage littéraire nous plonge dans notre société élitiste et clivée, volontairement clivante afin de préserver les habitants de Métropolia au détriment de Périphéria qui de toute évidence est amenée à disparaître… Mais cela nous demande aussi une introspection dans la manière dont nous accueillons, voire transmettons la morale moralisatrice de cette élite bien-pensante.
« Ils portaient leur attention quotidienne à ne jamais déraper en dehors des limites de la morale métropolienne, afin de préserver leur intégration à la ménagerie bourgeoise et, conséquemment, leur carrière. Un dérapage signifiait la mort sociale », écrit Christophe Guilluy.
L’affrontement entre deux mondes aux antipodes l’un de l’autre devenait d’autant plus inéluctable que la population de Métropolia était plus ou moins conditionnée à cette seule issue : « Les chercheurs avaient identifié les principales causes de cet effondrement intellectuel. La première était un enseignement d’où la dialectique, la raison et le libre arbitre avaient été bannis. L’assèchement de la pensée avait gagné toutes les strates de la société. »
La vraie morale, ne serait-elle pas celle des populations simples et périphériques, basée sur le bien commun dont le peuple peut se targuer de détenir la vision la plus limpide et réelle, fondée tout simplement sur le bon sens populaire mûri par de longues années d’expérience de vie ? Christophe Guilluy répond en ces termes : « Notre petite société reposait sur la réciprocité. […] On ne comptait pas les gestes d’entraide, les trocs ou les coups de main, les services, les gardes d’enfants. Tout cela créait un état de dépendance et un renouvellement permanent du lien social. Nous n’avions rien ou presque rien. » D’ailleurs cette simplicité de la vie quotidienne du peuple apporte quelques petites confidences de l’auteur sur fond de témoignage : « Les gens dont je parle ne sont pas inventés, je les connais, je vis avec eux. Je sais que ces gens ordinaires n’ont pas besoin qu’on pense à leur place, qu’on les définisse. Je ne ferai jamais ça. »
L’authenticité du vécu des gens ordinaires ne serait-elle pas plus vraie et « morale » que le positionnement de façade des élites qui s’apparenterait à de la moraline défraîchie pour se parer d’une bonne conscience facile à moindre frais ?
Ce questionnement, en réalité la trame profonde du livre, se décline dans chaque partie aussi distinctes soient-elles. En effet, l’auteur nous transporte dans une lutte entre deux mondes opposés, décrit ensuite une géographie insulaire bientôt devenue la proie d’un continent envahisseur et colonisateur, puis développe une satire de la « controverse de Valladolid » où l’on s’interroge faussement sur la présence d’une âme et donc du caractère proprement humain des petites gens. Cette valetaille des temps modernes peut donc être exploitée à souhait, colonisée pour ce qu’elle est : une sous population dépourvue d’âme et aussi inutile à la civilisation que sa vie n’est basée sur aucun point important pour les tenants de la parole suprême : la solidarité, le partage, l’envie simple de passer du temps ensemble et de vivre sans accumuler des biens matériels mais en s’enrichissant de la présence de l’Autre. Eminemment contraire à la recherche de richesse et à la morale élitiste de la classe dirigeante distribuant les bonnes façons d’être et de penser, il n’est plus envisageable de cohabiter et la tectonique des classes ainsi décrite débouche sur un affrontement explosif.
Les séismes annonciateurs de ruptures plus profondes entre ces deux sociétés nous font penser à nos vagues de contestations, jusqu’ici peu sources d’effets notables, mais qui pourraient bien redéfinir les cartes après une période de transition, révolution ou lente évolution, le livre n’en dit rien. Les « gilets jaunes » sont ainsi évoqués. Christophe Guilluy semble porter le souhait politique, si ce n’est l’ambition, de voir émerger une force populaire réellement axée sur les volontés du peuple et non manipulée comme cela est si souvent le cas aujourd’hui, par notre classe politique qui feint la proximité avec les gens ordinaires pour mieux les travestir d’un côté, et de l’autre pour mieux leur imposer leur diktat sur fond de morale autodestructrice et d’accueil de toutes les minorités.
Christophe Guilluy effectue ensuite une description acerbe, aussi piquante que drôle, de notre système démocratique en questionnant autant la place du peuple que celle de nos dirigeants : « Soyons lucide : le Président-Dindon n’est plus écouté, il est la risée du monde entier, mais surtout il est hué dans toute la France… »
L’émancipation du peuple passera par lui-même d’une façon ou d’une autre, les vents hurlants ou les tsunamis annoncés à grand frais de mauvaises nouvelles ou de mort prochaine n’y changeront rien : soit la société des gens ordinaires sera reconnue pour ce qu’elle est, soit elle finira par s’imposer, mais pourrait bien ainsi signer sa propre fin dans une forme d’Apocalypse emportant tout avec elle…
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