Pourquoi la violence s’invite dans la fête ?
Ce soir, à Budapest, le PSG affronte Arsenal en finale de la Ligue des champions. Dès 18 heures, une majorité de supporters français aura les yeux rivés sur Dembélé, Vitinha, Hakimi ou Marquinhos, dans l’espoir de voir surgir ce moment rare où le football cesse d’être seulement un sport pour devenir une émotion nationale. On comptera les occasions, les arrêts, les dribbles, les buts peut-être. Demain matin, il n’est pas interdit de craindre que l’on compte autre chose : des vitrines brisées, des abribus pulvérisés, des voitures incendiées, des commerces pillés, des policiers blessés, des jeunes interpellés.
Par Mohamed Sifaoui
Publié le 30 mai 2026

Que le PSG gagne ou perde ce soir, Paris sera sous tension (la photo a été prise le 6 mai dernier, lors de la demi-finale entre le PSG et le Bayern Munich).
Il faut évidemment souhaiter que cette crainte soit démentie. Mais il serait irresponsable de faire comme si elle surgissait de nulle part. En France, depuis plusieurs années, le calendrier festif a changé de nature. Ce qui relevait autrefois du rite commun relève désormais, trop souvent, de la gestion de crise. Saint-Sylvestre, 14-Juillet, victoire sportive, finale européenne, sacre républicain, défilé du 1er mai : chaque moment de liesse collective se double d’un dispositif de sécurité, d’une anticipation préfectorale, d’un quadrillage policier, d’une inquiétude commerciale et d’un bilan nocturne. La fête ne se raconte plus seulement en images de joie ; elle se clôt par des communiqués du ministère de l’Intérieur.
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Ce glissement est considérable. Une société normale célèbre ses victoires, ses dates symboliques, ses rites populaires. Une société inquiète les encadre. Une société fracturée les redoute. La France en est arrivée là : non pas à interdire la fête, mais à la surveiller comme une matière instable. Comme si la liesse, au lieu de produire du commun, pouvait à tout instant se transformer en décharge de colère, de prédation ou de revanche sociale. La fête, qui devrait suspendre les divisions, les révèle. Elle ne fait plus toujours communauté ; elle fait parfois division et diversion. Elle ne rassemble plus nécessairement ; elle expose plusieurs lignes de fracture.
Émile Durkheim, le sociologue français, avait donné à cette question une profondeur décisive. Dans ses travaux, il montre que les rassemblements humains produisent une intensité particulière : ce qu’il appelle l’effervescence collective. Lorsque les individus se retrouvent, chantent, vibrent, crient, marchent ou célèbrent ensemble, quelque chose les dépasse. Ils ne sont plus seulement des unités séparées ; ils deviennent les fragments d’un corps moral plus vaste. L’émotion circule, s’amplifie, se sacralise. La société prend conscience d’elle-même. Le groupe se reconnecte et se reconnaît dans ses propres symboles.
Chez Durkheim, cette effervescence n’est donc pas un simple emballement de foule. Elle est un mécanisme de cohésion. Elle ravive les croyances communes, réactive l’appartenance, resserre le lien entre l’individu et le collectif. Dans une fête nationale, dans une cérémonie religieuse, dans un grand rassemblement populaire, après une victoire sportive, le groupe ne se contente pas de se divertir : il se recompose symboliquement. Il se rappelle à lui-même qu’il existe aussi en tant que groupe.
Or c’est précisément cette mécanique qui paraît aujourd’hui enrayée. Dans une société traversée par la méfiance, la défiance, la sécession culturelle, la relégation sociale, la haine anti-policière, le ressentiment politique et l’affaiblissement de l’autorité, l’effervescence collective ne produit plus mécaniquement de l’unité. Elle peut produire son contraire. Elle peut devenir un moment de désinhibition. Elle peut libérer ce que l’ordre ordinaire contient difficilement. Elle peut offrir à certains groupes une parenthèse d’impunité, un écran de fumée, voire un alibi de masse.
Précisons à ce stade que deux phénomènes distincts se télescopent. Les émeutes urbaines déclenchées par un fait précis, à l’image de l’été 2023, obéissent à une logique propre. Les débordements post-festifs, récurrents, en relèvent d’une autre. Mais l’un et l’autre partagent un même substrat : une anomie collective devenue disponible, et un opportunisme prédateur prêt à l’exploiter. C’est ce socle commun que l’on interroge ici.
Le mouvement de foule protège. La nuit couvre. Le bruit dissimule. L’événement, lui, sature. Dans le tumulte d’une grande fête, chacun sait que la police devra arbitrer entre plusieurs urgences, éviter l’embrasement, protéger les lieux sensibles, disperser sans provoquer, intervenir sans envenimer. Ceux qui veulent casser, ceux qui veulent piller, ceux qui veulent affronter les forces de l’ordre le savent aussi bien que les autorités. Il ne s’agit donc pas seulement de « débordements », mot commode qui a l’avantage d’effacer les responsabilités. Le débordement suppose une spontanéité presque innocente. Or le saccage obéit souvent à une logique plus froide : repérer le moment, profiter du nombre, exploiter la dispersion policière, frapper vite, disparaître dans la masse. Les appels qui se multiplient parfois sur certains réseaux sociaux ou des messageries cryptées en témoignent. C’est la raison pour laquelle ils sont suivis comme du lait sur le feu par les policiers du Renseignement territorial.
On pourrait appeler cela une anomie festive. Un moment où la norme sociale se relâche, où l’interdit paraît moins solide, où l’autorité est présente mais saturée, où la fête crée une zone intermédiaire entre l’ordre et le chaos. Le concept n’a rien d’une catégorie académique stabilisée. Je l’assume comme outil descriptif, pas comme étiquette scolaire. Il permet de nommer une réalité : ces séquences où la joie des uns devient le décor tactique de la violence des autres.
Il y a, dans cette violence, plusieurs couches qu’il faut distinguer si l’on veut éviter les slogans faciles et les raccourcis trop populistes du type « c’est la faute des… ». Il y a d’abord l’opportunisme délinquant : celui qui voit dans l’événement une chance de voler et de dégrader. Vient ensuite la culture de l’affrontement, notamment avec la police, devenue, pour certains jeunes, pour des délinquants et pour des militants d’extrême gauche, un rite viriliste, une performance de groupe, presque une mise en scène identitaire. Le ressentiment social, diffus, mal formulé, parfois sans discours, alimente le tout, disponible pour l’émeute. Et plane enfin l’effondrement du respect dû aux lieux communs : la rue, le commerce, le mobilier public, la voiture d’autrui, le symbole national. Tout ce qui appartient à tous semble alors n’appartenir à personne.
C’est ici que le diagnostic devient politique. Une nation ne se définit pas seulement par ses institutions, ses frontières, son droit ou son administration. Elle se définit aussi par sa capacité à partager des moments communs sans que ceux-ci soient confisqués par la peur. Quand un pays ne peut plus célébrer sans mobiliser des milliers de policiers, quand les commerçants baissent leurs rideaux avant même le coup d’envoi, quand des stations de métro sont fermées, quand des hôteliers conseillent à des touristes d’éviter la plus belle avenue du monde, quand les familles hésitent à sortir parce qu’elles savent que la fête peut tourner à l’émeute, alors le problème n’est plus sportif. Il est national et politique.
La facilité serait d’y voir seulement une question de maintien de l’ordre. D’autres vous diront que c’est un problème d’immigration, même quand l’écrasante majorité des émeutiers est française. À cet argument, quelques-uns ajouteront que ces Français « ne sont pas de souche », comme pour suggérer que la violence serait dans le sang ou dans la culture. On peut alors leur rappeler qu’à Casablanca, à Alger, à Dakar, la fête ne tourne pas au vinaigre. Ces explications grossières n’aident pas à poser un vrai diagnostic sur le mal qui ronge la société française dans son ensemble.
Il faut évidemment des policiers, des gendarmes, des unités mobiles, du renseignement territorial, de l’anticipation, des interpellations rapides, des sanctions effectives. Il serait absurde de prétendre le contraire. Mais la sécurité ne peut pas être l’unique réponse à une crise du lien social. Déployer des CRS le soir de la fête permet de contenir les symptômes ; cela ne guérit pas la maladie. Le vrai sujet est ailleurs : pourquoi une partie de la jeunesse française ne vit-elle plus certains moments collectifs comme des fêtes communes, mais comme des occasions de rupture ? Pourquoi l’espace public est-il devenu pour elle un théâtre d’affrontement ? Pourquoi l’autorité républicaine n’impressionne-t-elle plus, ne protège-t-elle plus, ne symbolise-t-elle plus ?
Ces questions sont inconfortables, parce qu’elles obligent à regarder simultanément l’échec éducatif, l’échec pénal, l’échec urbain, l’échec familial, l’échec culturel et l’échec politique. Elles obligent aussi à sortir des deux paresses habituelles : celle de la minimisation et celle de l’hystérisation. Minimiser, c’est parler de « quelques incidents isolés » jusqu’au jour où les incidents deviennent une norme. Hystériser, c’est transformer chaque désordre en guerre civile imminente. Entre les deux, il existe une voie plus sérieuse : nommer les faits, les analyser, les traiter dans leur profondeur.
Que le PSG gagne ou perde ce soir, Paris sera sous tension. On peut encore espérer que la nuit soit calme, que la joie l’emporte, que les images du lendemain soient celles d’un peuple heureux et non celles d’un pays abîmé. Et si une tristesse devait s’installer, qu’elle soit liée à une défaite sportive, non aux dégradations subies par l’espace public. L’espérance ne dispense pas de la lucidité. Si l’on en est à souhaiter qu’une fête ne dégénère pas, c’est déjà que quelque chose s’est brisé.
Le football, ce soir, offrira peut-être à la France un moment de fierté. Mais la vraie question commencera après le coup de sifflet final. Une communauté politique se reconnaît à sa capacité de célébrer ensemble. Un territoire administré se reconnaît au nombre de compagnies de CRS nécessaires pour empêcher la célébration de se retourner contre lui-même. La France doit choisir ce qu’elle veut redevenir : une nation capable de partager ses joies, ou un espace inquiet où chaque liesse est traitée, à juste titre, comme une menace potentielle.
Tant que ce constat restera tu, tant que les responsables publics se contenteront de gérer les nuits difficiles sans interroger ce qu’elles disent du pays, le phénomène s’installera dans la durée. Il s’amplifiera. Il se banalise déjà. Car une société qui ne sait plus transformer la fête en communion finit toujours par la voir se retourner contre elle-même. Et c’est, au bout du compte, la capacité de la France à faire nation qui se joue ces soirs-là. Et donc ce soir aussi.
Bon match !
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