L’Algérie utilise sa force militaire et son arme énergétique pour renforcer son influence au Sahel

L'Algérie mène une stratégie offensive pour réaffirmer son influence dans cette région, l’une des plus instables du continent africain, oscillant entre le renforcement de sa sécurité frontalière, la diplomatie énergétique et le rétablissement de ses liens avec les régimes de la région.

Par Rédaction Rupture International

Publié le 13 août 2026

L’Algérie utilise sa force militaire et son arme énergétique pour renforcer son influence au Sahel

Les chefs de gouvernement algérien et nigérien Sifi Ghrieb et Ali Lamine Zeine le 23 mars à Niamey.

Après une période de vives tensions en 2025 consécutive à l’effondrement de l’Accord d’Alger et à un incident de drone à la frontière malienne, Alger a opéré un tournant géopolitique majeur au Sahel. Pour preuve, le Premier ministre algérien, Siffi Ghrieb, a invité son homologue malien à Alger, après le retour de l’ambassadeur malien dans la capitale algérienne début juillet.

A cela, s’ajoutent les récentes évolutions constatées dans les relations entre l’Algérie et le Niger principalement ainsi que  le Tchad, dont le président Mahamat Idriss Déby Itno a effectué une visite d’État en Algérie du 22 au 24 avril.

Pourquoi ce rapprochement maintenant ? Et quels sont, pour Alger comme pour Bamako, les enjeux de ce nouveau dialogue au Sahel et dans le Sahara?

Ce réchauffement des relations entre Alger et Bamako peut « s’expliquer à la fois par des enjeux locaux liés à l’insécurité de la région et par des enjeux internationaux, en particulier le dossier du Sahara occidental », selon Pierre Vermeren, professeur d’histoire contemporaine du Maghreb et du Moyen-Orient à la Sorbonne.

Il explique en effet, au micro de RFI qu’il faut d’abord prendre en compte, un peu comme dans le cas de la crise avec l’Espagne, même si ça paraît loin, la situation du Sahara occidental qui va être discutée à l’ONU en septembre.

« Je pense que l’Algérie veut reconstituer un front d’alliés pour faire face à cette question, à l’offensive marocaine, qui promet d’être soutenue par les grandes puissances et qui vise à régler le dossier saharien. Donc, Alger se doit de renouer avec ses voisins. Alors bien sûr, il y a des raisons locales. Ce n’est pas que de la raison liée à l’ONU, avec des raisons internationales. Mais je pense que cette question onusienne liée au dossier saharien est très importante, aussi bien pour Rabat que pour Alger », précise-t-il.

Pierre Vermeren, rappelle dans le même temps, qu’il y a un an, la crise était montée entre Alger et le régime de Bamako, alors même que les deux s’étaient alliés pour chasser l’opération Barkhane et la France il y a quelques années grâce à leurs amis russes. Mais entre-temps, il y a eu une sorte de retournement d’alliance où les Russes et Bamako se sont retournés contre Alger en l’accusant de « soutenir » les groupes terroristes. Le Mali avait même accusé à l’ONU l’Algérie de soutenir le terrorisme au Sahara. Donc, c’est une situation qui n’est pas acceptable à long terme pour Alger. Et on voit aujourd’hui les relations reprendre sur une base assainie, nous dit-on…

D’autres « ingérences dans la région »

Dans son analyse quant aux raisons du rapprochement entre Alger et Bamako, Pierre Vermeren, estime qu’Alger qui a longtemps été un médiateur entre Bamako et les groupes armés du Nord, se veut un peu comme le protecteur des Touaregs, mais de là à ce qu’il y ait une forme d’hégémonie régionale des Touaregs maliens qui se retournent contre Bamako et au fond qui créent un foyer de déstabilisation pour la région, je pense que ce n’est pas quelque chose qui intéresse Alger, qui veut toujours plutôt avoir des groupes sous sa tutelle et pas forcément qui s’autonomisent.

Selon Pierre Vermeren, il y a d’autres ingérences dans la région, il y a les pays du Moyen-Orient, il y a le Maroc, il y a forcément les pressions américaines aussi. « Donc, tout ça incite finalement Alger à revenir, à reprendre langue avec le régime de Bamako, qui manifestement est plutôt dans de bonnes dispositions, d’autant plus que ses amis russes ne tiennent pas forcément leurs promesses sur place », décortique-t-il.

A la question de savoir si l’Algérie peut retrouver aujourd’hui ce rôle de médiateur justement, et pas seulement d’ailleurs avec le Mali, Pierre Vermeren est affirmatif dans la mesure où Alger est « une puissance centrale au Sahara ». C’est même la puissance centrale dans tout l’ouest de l’Afrique, et qu’elle dispose du plus grand domaine touareg dans son grand Sud, et que les Touaregs maliens, comme d’ailleurs ceux du Niger souvent, ont des passeports algériens.

« Donc il y a une circulation qui est très ancienne. Tamanrasset est un peu une des capitales de toute cette région. Alger ne veut évidemment pas que ses voisins, tout simplement, lui tournent le dos, parce que pour elle, c’est aussi une question intérieure. Et en plus, elle a des accords avec ses voisins, elle a des ambitions économiques, avec le projet d’oléoduc au Sahara qui pourrait éventuellement passer par le Niger. Tout ça, évidemment, exige une forme de paix et de bonnes relations avec ses voisins », analyse-t-il encore. 

L’Algérie, première puissance militaire de la région

Par quel levier l’Algérie cherche-t-elle à reconquérir son influence au Sahel ? Quels sont les secteurs les plus stratégiques pour Alger ?

Pierre Vermeren, estimé d’abords, qu’Alger est confrontée à des puissances islamiques. Le Maroc use beaucoup de son crédit confrérique dans la région, de la statue du Commandeur des croyants très ancienne qui est à l’origine d’ailleurs de l’islamisation d’une partie de cette région. Et puis il y a l’influence des monarchies aussi, du Golfe, voire des Turcs qui, eux, agissent par des réseaux salafistes. Alger n’utilise ce capital religieux, même si la religion n’est jamais loin – parce qu’il y a aussi des confréries en Algérie, évidemment.

« Mais surtout, Alger va utiliser sa force militaire, sa situation géostratégique et axer sur ce qu’elle peut faire. Par exemple, elle vient d’offrir des hélicoptères au Niger », assure-t-il notant qu’Alger est la première puissance militaire de la région, de très loin, qu’elle a un budget militaire considérable et qu’elle peut apparaître comme une force de stabilisation, de sécurisation et aider des régimes comme celui de Bamako ou du Niger aussi, qui n’ont pas beaucoup de moyens.

Il y a une disproportion tellement grande entre l’armée algérienne et ses voisines du Sud qu’Alger, évidemment, va utiliser sa force -pétrole aussi peut-être- mais surtout sa force militaire et géostratégique pour jouer la force de stabilisation.

« Ce n’est pas le même plan évidemment que le plan religieux de ses adversaires », affirme encore professeur d’histoire contemporaine du Maghreb et du Moyen-Orient à la Sorbonne.

R. R. I.

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