France – Algérie : une affaire judiciaire pourrait muer en scandale d’État

L’affaire dite « Amir DZ » n’est plus un contentieux diplomatique parmi d’autres. Elle est devenue le point précis où se joue une question que l’on aurait cru tranchée depuis 1789 : la République acceptera-t-elle de troquer l’indépendance de sa justice contre la libération d’un otage ? Alger exige désormais la clôture pure et simple d’un dossier criminel instruit en France. Paris, prisonnier de sa « main tendue », est tenté de peser sur ses propres juges. Au bout de la chaîne, un journaliste français, Christophe Gleizes, croupit en otage du régime de Tebboune. Anatomie d’un engrenage politico-judiciaire.

Par Mohamed Sifaoui

Publié le 1 juillet 2026

France – Algérie : une affaire judiciaire pourrait muer en scandale d’État

En avril 2024, Amir Boukhors, youtubeur algérien et bénéficiaire de l’asile politique, est enlevé près de son domicile du Val-de-Marne par un commando qui se fait passer pour des policiers.

Avant toute chose, dressons le tableau et rappelons les faits, puisqu’ils ont la vertu de résister aux éléments de langage : le régime algérien réclame désormais que la justice française cesse d’être souveraine et exige un traitement de faveur alors que les plus hautes autorités de ce pays sont soupçonnées, preuves à l’appui, d’avoir commis un crime sur le territoire français. Voilà où en sont les relations entre Paris et Alger.

En avril 2024, Amir Boukhors, youtubeur algérien et bénéficiaire de l’asile politique, est enlevé près de son domicile du Val-de-Marne par un commando qui se fait passer pour des policiers. Menotté, drogué, séquestré, il est relâché après près d’une trentaine d’heures. L’enquête écarte vite la thèse de la petite délinquance : surveillance en amont, faux attributs de police, logistique de professionnels. Plusieurs hommes sont mis en examen. Parmi eux, Smaïl Radjeb, employé du consulat d’Algérie à Créteil, placé en détention provisoire. L’homme est en vérité un adjudant-chef des services de renseignement algériens. Le parquet national antiterroriste (PNAT) retient la qualification d’enlèvement et de séquestration « en relation avec une entreprise terroriste ». Traduction : ce n’est pas un fait divers, c’est une opération d’ingérence conduite sur le territoire français contre un homme que la République avait juré de protéger.

La réponse d’Alger fut à la hauteur de son aplomb. Le régime a inversé les rôles avec un sang-froid qui pourrait presque forcer l’admiration. Son ministère des Affaires étrangères dénonce une « arrestation inadmissible », convoque l’ambassadeur de France, conteste jusqu’à la validité des données de téléphonie mobile qui placent l’agent consulaire autour du domicile de la victime, et exige sa libération immédiate. En quelques jours, celui qui est soupçonné d’avoir été la cheville ouvrière de l’enlèvement devient, à Alger, le symbole d’un affront intolérable à la souveraineté nationale. Le commanditaire présumé, lui-même, diligenté par une chaîne hiérarchique, se drape en victime. On a connu régime plus subtil ; on en a rarement vu d’aussi décomplexé.

Pendant plus d’un an, la justice française a tenu bon même si en coulisses, des hommes du président français essayaient de voir « ce qui était possible de faire » pour satisfaire l’ami Tebboune. Détention provisoire prolongée, demandes de remise en liberté rejetées par la cour d’appel au regard de la gravité des faits et du risque de fuite. Puis vint juin 2026, et sa volte-face. Le PNAT, jusque-là moteur de la fermeté, requiert soudain la remise en liberté de la barbouze sous contrôle judiciaire. Motif officiel : la durée déjà longue de la détention, l’avancement de l’instruction. L’argument tiendrait, s’il ne survenait au pire moment. Le 18 juin, le juge des libertés et de la détention refuse de suivre son propre parquet et maintient l’agent consulaire en prison, au nom du risque de fuite et de pressions. Un appel a été interjeté. En réalité, la mise en liberté est ridicule, elle mettrait en danger le mis en cause lui-même qui pourrait être réduit au silence par un régime dépourvu de scrupules. Dans ce genre d’affaires, nous le savons, depuis que les services de renseignement existent, un accident est vite arrivé.

Retenons l’essentiel : ce jour-là, ce sont les magistrats qui ont tenu la ligne, quand l’exécutif, lui, envoyait des signaux.

Car il y a un autre nom dans cette équation, et c’est celui qui donne à l’affaire sa charge explosive. Christophe Gleizes, journaliste sportif français, arrêté en Algérie le 28 mai 2024 alors qu’il accomplissait son travail de journaliste. En juin 2025, il est arbitrairement condamné à sept ans de prison pour « apologie du terrorisme ». En appel, le parquet de Tizi Ouzou en réclame jusqu’à dix, affirmant sans rire que le journaliste n’était pas venu travailler « mais pour commettre un acte hostile ». Tous ses recours sont épuisés. Ne reste que la grâce d’Abdelmadjid Tebboune. Le pouvoir algérien, fidèle à sa doctrine, refuse de reconnaître l’existence de « détenus d’opinion », encore moins d’otages, sur son sol et range ses prisonniers gênants dans les catégories confortables du « terrorisme » et de « l’atteinte à la sûreté de l’État ». Gleizes n’est donc pas un prisonnier politique. C’est une monnaie d’échange, un otage que le régime manie comme tel.

Reste la grande illusion française : la « main tendue ». Depuis plusieurs mois, Emmanuel Macron et son gouvernement ont multiplié les gestes, les patiences, les compromissions à l’endroit d’un régime qui n’en demandait pas tant. On connaît le résultat. Tebboune exige aujourd’hui la clôture pure et simple du dossier Amir DZ, comme on exige un dû. La concession n’a rien apaisé, elle a aiguisé l’appétit. C’est la mécanique même de tout chantage, et il faut n’avoir jamais rien lu de l’histoire des relations internationales pour l’ignorer : celui qui cède une fois se retrouve sommé de céder toujours. La diplomatie de la génuflexion ne rachète pas la paix. Elle en fixe le prochain prix.

C’est ici, exactement, que commence le scandale. Le jour où un exécutif, pour complaire à un régime autoritaire, se laisse tenter par l’idée de peser sur des magistrats qui instruisent un crime commis en France, ce n’est plus de politique étrangère qu’il s’agit, mais d’un renoncement au cœur de l’État de droit. La séparation des pouvoirs n’est pas un ornement. Elle reste ce qui distingue une République d’un guichet unique. Et le jour où la détention d’un agent étranger devient une variable d’ajustement diplomatique, la France n’offre pas seulement une concession : elle offre un précédent, que toutes les chancelleries observant la séquence sauront lire. Le message est limpide. Prenez un Français, et Paris finira par plier. Le régime iranien le sait déjà. D’autres régimes voyous sont en train de le découvrir. L’attitude française, dénuée de fermeté et de dignité, à l’égard du régime de Tebboune est en train de mettre en danger tous les ressortissants français présents dans ce pays. Demain, qui empêchera Tebboune de faire arrêter un autre Français, sous d’autres motifs fallacieux, pour arracher une nouvelle contrepartie ?

Une démocratie qui consent à marchander sa justice contre ses otages a déjà perdu les deux. Christophe Gleizes ne sera pas libéré parce que la France aura cédé. Il le sera, s’il l’est un jour, parce qu’elle aura tenu. Tout le reste porte un nom que l’on n’ose pas prononcer place Beauvau ni au Quai d’Orsay, et qui pourtant s’écrit en toutes lettres dès lors qu’un ministre effleure le dossier d’un juge. Ce nom, c’est la capitulation. Et nous sommes à quelques mètres de cette capitulation, et donc du scandale d’État. Réponse le 11 juillet, date à laquelle, en appel, un autre juge va statuer sur la demande de libération de la barbouze commanditée par Alger.

M. S.

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