France-Algérie, le double aveuglement de Xavier Driencourt, la clarté dans la tourmente

Il arrive, rarement, qu’un diplomate écrive avec autant de justesse que de courage. Xavier Driencourt, deux fois ambassadeur de France en Algérie, fait partie de ces rares hommes dont la parole ne tremble pas, même lorsque le vent dominant souffle à contre-sens. Dans son dernier ouvrage, il ne se contente pas de livrer un témoignage : il offre une lecture profonde, lucide et implacable de la relation franco-algérienne, depuis l’instant originel de la rupture jusqu’aux convulsions les plus récentes.

Par Kamel Bencheikh

Publié le 4 juin 2025

France-Algérie, le double aveuglement de Xavier Driencourt, la clarté dans la tourmente

Driencourt parle de refondation, de solidité, de réciprocité. Il ne rêve pas. Il alerte.

Ce qu’il décrit, il le connaît de l’intérieur. Il le nomme sans détour. Il refuse les fables commodes et les récits prémâchés de nos élites médiatiques. Driencourt remonte le fil du temps non pas pour l’enrouler autour d’une nostalgie, mais pour éclairer ce que nous sommes devenus et ce que nous refusons encore de voir.

Les larmes sèches de l’Histoire

L’analyse est d’abord patiente. Elle décrit une relation née dans le sang, devenue peu à peu poison lent. L’Algérie, que de Gaulle voulut éloigner de l’âme française pour affranchir la France d’un héritage trop lourd, reste pourtant accrochée à elle comme une ombre portée. Depuis, chaque président s’y est brûlé, à commencer par l’actuel, qui oscille entre mémoire sélective et repentir mal assumé.

L’ambassadeur Driencourt ne cède jamais au manichéisme. Il parle de bienveillance française, de cette générosité aveugle qui accepte l’inacceptable sous prétexte de réparation, et d’une Algérie qui, en miroir, instrumentalise les plaies de l’Histoire pour masquer ses propres échecs. Il met à nu une diplomatie française enfermée dans un perpétuel « oui », une reddition sans conditions.

L’ombre et le miroir

Mais l’auteur va plus loin. Il lève le voile sur ce qu’il nomme, dans une formule juste et forte, un « double aveuglement » : celui d’une France qui ne veut pas voir, et celui d’une Algérie qui ne peut pas se voir. Et dans ce double miroir, il montre aussi la toile invisible mais bien réelle des réseaux algériens installés en France, qui influencent, bloquent, parasitent, et parfois menacent. Il évoque ce qu’il a lui-même subi, sans larmoyer, mais avec la fermeté de celui qui sait.

Ce livre n’est pas de ceux qui caressent dans le sens du poil. Son style, précis et élégant, parfois tranchant, se dresse à rebours du flou habituel. Là où d’autres temporisent, s’abritent dans des généralités anesthésiantes, il tranche.

L’immigration, la mémoire, les revanches symboliques, tout est mis à plat, sans tabou ni posture. L’ouvrage devient alors plus qu’un livre de diplomatie : une radiographie politique et humaine de cinquante années d’errance. Et lorsque vient le temps des propositions, c’est avec le souci du concret, non du verbe creux. Driencourt parle de refondation, de solidité, de réciprocité. Il ne rêve pas. Il alerte.

Le courage des mots justes

Ce livre n’est pas de ceux qui caressent dans le sens du poil. Son style, précis et élégant, parfois tranchant, se dresse à rebours du flou habituel. Là où d’autres temporisent, s’abritent dans des généralités anesthésiantes, il tranche. On pense alors à ceux qui préfèrent l’auto-hypnose des formules molles — tel cet homme politique, par ailleurs respecté, qui conclut son analyse sur l’Algérie par un lénifiant : « laissons du temps au temps ». Comme si le temps seul pansait les plaies, redressait les volontés et changeait les régimes.

Le mérite immense de Driencourt est de rester debout. Il n’écrit pas pour plaire aux salons de Saint-Germain-des-Prés, ni pour obtenir l’indulgence des grands prêtres de la presse officielle. Il écrit pour la France. Pour ce qu’elle est, ce qu’elle pourrait redevenir, ce qu’elle doit défendre. Ceux qui l’attaquent ne lui reprochent pas ses erreurs, mais son courage. Il suffit de lire les tweets lamentables du ministre des Affaires étrangères.

Un sursaut, peut-être

À ceux qui veulent comprendre au lieu de répéter, agir au lieu de s’excuser, ce livre est une boussole. Il faut le lire comme on écoute les voix rares qui ne flanchent pas, quand tout autour vacille. Il faut le lire pour sortir de la pénombre des slogans, pour réapprendre à nommer ce que nous vivons, pour redonner sens à l’action, au mot, à la souveraineté.

Xavier Driencourt signe ici une œuvre nécessaire, sobre et éclatante. Une vigie, dressée face à la mer d’illusions. Un appel à la lucidité. Un testament de résistance.

K. B.

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