Enquête exclusive – Partie II

Barbouzeries algériennes : l’enlèvement d’Amir DZ

Nous poursuivons la publication de l’enquête de Mohamed Sifaoui sur les barbouzeries algériennes sur le sol français. Ce mardi, la police antiterroriste et les membres de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) ont procédé à l’arrestation de six personnes dans le cadre de l’enquête sur l’affaire de l’enlèvement, de séquestration et de tentative d’homicide sur la personne du youtubeur Amir Boukhors, plus connu sous le nom d’Amir DZ. La Rédaction

Par Mohamed Sifaoui

Publié le 14 mai 2025

Barbouzeries algériennes : l’enlèvement d’Amir DZ

Amir DZ a raconté aux enquêteurs qu’il avait une rage de dent et que malgré les somnifères il s’est réveillé à cause de la douleur.

Il était 6 heures du matin ce mardi 13 mai quand les membres de la DGSI et ceux de la Section antiterroriste de la Brigade criminelle ont procédé à l’arrestation de six personnes, cinq hommes et une femme, tous impliqués dans cette histoire qui prend les allures d’affaire d’État. Si la presse parle de cinq arrestations, c’est parce que la femme, enceinte, a été placée sous contrôle judiciaire et libérée après son interrogatoire. Ces arrestations interviennent le jour où la justice a confirmé que la France réclamait la levée de l’immunité diplomatique de deux diplomates, en vérité deux membres de la DGDSE. Le premier, Houssam-eddine B. travaillait avec la couverture de consul-adjoint à Créteil et le second, Salah-eddine S. se faisait passer pour premier secrétaire de l’ambassade. Il faut préciser que les deux étaient placés sous les ordres de celui qui était encore colonel et chef du Bureau de sécurité et de liaison Fethi Rochdi Moussaoui, alias Sadek. Ce dernier est aujourd’hui le patron de la Direction générale de la documentation et de la sécurité extérieure (DGDSE).

Le 29 avril 2024, vers minuit, Amir Boukhors est enlevé en région parisienne. Quatre hommes, qui sont, en garde à vue, depuis ce mardi 13 mai, se font passer pour des policiers et arrêtent l’influenceur algérien, connu pour ses vidéos très critiques envers le pouvoir d’Alger.

Disons-le clairement, car les faits sont têtus : Amir DZ a été la cible d’une opération clandestine conduite sur le sol français par les services de renseignement algériens. Retour sur un scandale d’État, que nous avons dévoilé dans les colonnes du Journal du Dimanche.

Le 29 avril 2024, vers minuit, Amir Boukhors est enlevé en région parisienne. Quatre hommes, qui sont, en garde à vue, depuis ce mardi 13 mai, se font passer pour des policiers et arrêtent l’influenceur algérien, connu pour ses vidéos très critiques envers le pouvoir d’Alger. L’enquête démontre que Salah-eddine S. et l’adjudant Smail R ont commandité deux hommes, deux franco-algériens, défavorablement connus des services de sécurité. Le premier, Saïd L. est connu pour un long passé judiciaire, y compris pour une tentative d’homicide et le second, Kamel SM, est également un voyou multirécidiviste.

Les échanges téléphoniques, ainsi que d’autres interceptions électroniques permettent aux enquêteurs d’avoir aujourd’hui la certitude que les deux fonctionnaires algériens étaient en contact avec ces deux voyous et qu’il y a eu entre eux, y compris des échanges d’argent. La propagande du régime laisse croire que l’adjudant Smaïl R, en détention depuis le 8 avril dernier, était en contact avec ces deux hommes parce qu’ils feraient partie de sa famille. Faux. L’adjudant est algérien et il est originaire de l’Est du pays, les deux voyous sont nés en France et leur famille est originaire de Kabylie. Dans un autre mensonge, il est dit que les échanges d’argent entre l’adjudant et les deux voyous – au milieu de la nuit s’il vous plait ! – étaient liés à une histoire « de travaux en bâtiment » que les deux comparses devaient effectuer chez le même Smaïl R.. Manque de pot, l’adjudant est hébergé dans l’enceinte même du consulat de Créteil. Il ne peut donc procéder à aucune construction et qui plus est, les deux délinquants ne sont pas connus pour être des maçons ou des carreleurs. Ni même des peintres. La seule carrière qu’on leur connaît est celle menée dans le secteur de la délinquance.

Amir DZ est séquestré durant plusieurs heures dans une sorte de fourrière. Le leader du premier groupe qui l’a arrêté, en l’occurrence les faux policiers, est un certain Michel C. Il est gitan. Sa fille, la fameuse femme enceinte relâchée après son interpellation, Nathalia C., vit en couple avec un Algérien, un certain Mohamed K.

Toujours est-il qu’après son arrestation par ces faux policiers, Amir DZ est séquestré durant plusieurs heures dans une sorte de fourrière. Le leader du premier groupe qui l’a arrêté, en l’occurrence les faux policiers, est un certain Michel C. Il est gitan. Sa fille, la fameuse femme enceinte relâchée après son interpellation, Nathalia C., vit en couple avec un Algérien, un certain Mohamed K. Ce dernier avait été contacté par les deux voyous, déjà cités, pour monter un commando. C’est ainsi qu’il a fait appel à son « beau papa » et à quelques autres repris de justice qui, manifestement, ne savaient pas qu’ils allaient « travailler » pour les services algériens. Pour eux, il s’agissait d’une « banale mission » d’enlèvement.

Pour une raison inconnue, les barbouzes qui devaient récupérer Amir DZ pour l’emmener vers Alicante, en Espagne, à l’intérieur d’une voiture diplomatique après l’avoir drogué ont préféré repousser leur venue à la matinée du 1er mai 2024, au lieu du 30 avril initialement prévu. Il s’est alors posé très vite tard dans la nuit le problème de la garde de la victime. Ce changement dans le deal initial va amener Michel C. et son « gendre » Mohamed K. à faire appel à deux nourrices : la fameuse Nathalia, compagne de Mohamed K et néanmoins fille de Michel C, et une autre, qui n’est pas encore identifiée visiblement, une femme voilée, amie de la gitane.

Ces deux femmes, croyant que c’était une histoire entre trafiquants de drogue, ont accepté de jouer aux nourrices pendant quelques heures. Elles ont exigé une rémunération de 1000 euros chacune. Il est alors 2 heures du matin. Les ravisseurs vont alors appeler le premier secrétaire Salah-eddine S. pour réclamer cette rallonge. Le « diplomate » n’ayant pas accès à cette heure-ci à la caisse noire de l’ambassade, gérée par le colonel Sadek, décide d’aller retirer 2000 euros de son propre compte pour les donner aux ravisseurs. Il utilisera ainsi un distributeur de billets situé non loin du lieu du rapt, alors qu’il n’a aucune raison d’être à cet endroit à cette heure-ci de la nuit, à quelques centaines de mètres d’abord, à quelques kilomètres ensuite des lieux d’enlèvement et de séquestration d’Amir DZ.

L’enquête dévoilera un véritable complot d’État : une opération pilotée depuis Alger et coordonnée par des agents agissant sous couverture diplomatique.

Les deux jeunes femmes d’à peine une trentaine d’années, ont donc pris ce « job », visiblement un jeu d’enfants, puisque la victime dormait, car assommée par les somnifères. Manque de pot pour elles et heureusement pour lui, Amir DZ a raconté aux enquêteurs qu’il avait ce jour-là une rage de dent. Il avait d’ailleurs rendez-vous le lendemain chez le dentiste pour l’extraire. C’est cette dent cariée qui lui a probablement sauvé la vie. Malgré la quantité de somnifères, de quoi endormir un éléphant, il s’est quand même réveillé à cause de la douleur. Il a eu le temps d’expliquer à Nathalia et à sa copine voilée qu’il n’était pas un trafiquant de drogue mais un youtubeur opposant au régime algérien. Il donne son nom. Les deux femmes vérifient sur Internet et voient qu’il dit vrai. Elles paniquent, alertent les autres qui sont à l’extérieur du préfabriqué où il est détenu. Il est alors à nouveau drogué.

Finalement, il sera relâché le lendemain, à 3 heures du matin, en état de choc. Si l’opinion publique ignore encore tout de cette affaire, la machine judiciaire s’est déjà mise en marche dès le 1er mai 2024. L’enquête dévoilera un véritable complot d’État : une opération pilotée depuis Alger et coordonnée par des agents agissant sous couverture diplomatique. Il ne s’agit pas donc d’une affaire politique comme le clame Alger mais un travail minutieux de police judiciaire qui a permis d’identifier les uns et les autres. Et nos sources expliquent que ce n’est pas fini. D’autres pistes les amènent déjà à envisager d’autres interpellations et d’autres mises en cause, mais il est probablement trop tôt pour en parler.

Nous sommes aujourd’hui en mesure de révéler qu’un autre membre de la DGDSE, un agent avec un statut de « personnel civil assimilé » a été arrêté le 8 avril dernier.

« Ils sont aujourd’hui dans le déni le plus total », raconte l’une de nos sources, proche du dossier. Voyons clairement ce qui les accusent. Salah-eddine S. a repéré le domicile et les lieux de vie d’Amir DZ un mois avant les faits. Alors que ni son bureau ni son domicile ne sont dans la région où habite le youtubeur, son téléphone a borné plusieurs fois à proximité du café que ce dernier fréquente, mais aussi à proximité de son domicile. Le jour du rapt, il est à proximité également et il a échangé plusieurs fois avec certains des ravisseurs. Idem pour Smaïl R, le fameux adjudant aujourd’hui en détention préventive. Le consul-adjoint et d’autres membres du consulat de Créteil et de l’ambassade apparaissent aussi à plusieurs moments au cours de l’exploitation des différents éléments à disposition des enquêteurs. De plus, les services spécialisés disposent de renseignements très graves, certains livrés par des « informateurs » algériens.

Et ce n’est pas tout : nous sommes aujourd’hui en mesure de révéler qu’un autre membre de la DGDSE, un agent avec un statut de « personnel civil assimilé » a été arrêté le 8 avril dernier. Il s’agit d’un certain Mohand D. Il est mêlé à cette affaire, mais il a été libéré et placé sous contrôle judiciaire pour raisons de santé, car il suit un traitement lourd qui n’est pas compatible avec une détention.

Un jour probablement le Procureur national antiterroriste pourrait prendre la parole et expliquer avec détail et pédagogie tous les éléments objectifs qui incriminent les « diplomates » algériens et leurs donneurs d’ordre.

Les preuves sont donc accablantes. Et malgré ses dénégations, le pouvoir algérien est piégé : s’il ne livre pas les deux « diplomates » qui sont réclamés par la justice française aujourd’hui, en l’occurrence Salah-eddine S. et Houssam-eddine B. il reconnaitra implicitement sa culpabilité et celle du président Tebboune lui-même, car ils n’ont pas pu agir de leur propre chef pour les raisons évoqués dans l’enquête parue dans le JDD et notamment eu égard aux relations entre le général Sadek, patron de la DGDSE, et le dictateur algérien. Si le régime de Tebboune se comporte comme un « État sérieux » et qu’il livre ses deux barbouzes, il prend le risque de voir ces derniers se mettre à table devant les enquêteurs de la SAT et ceux de la DGSI. Que reste-t-il à ce régime ? Une propagande mensongère, des contre-feux, la posture victimaire et la rente mémorielle. Mais tout ceci ne résistera pas devant un examen froid d’un dossier qui comporte des preuves solides.

Un jour probablement le Procureur national antiterroriste pourrait prendre la parole et expliquer avec détail et pédagogie tous les éléments objectifs qui incriminent les « diplomates » algériens et leurs donneurs d’ordre. On verra ce que dira ce jour-là la propagande du régime.

Quelles sont les options pour la justice française ? La délivrance d’un mandat d’arrêt international qui, un jour, permettra l’interpellation des deux barbouzes à moins que le régime ne leur offre une immunité diplomatique à vie. Toujours est-il que malgré les dénégations du régime, Alger aura du mal à expliquer comment au moins quatre de ces diplomates et agents consulaires, proches organiquement de l’actuel patron des services de renseignement extérieurs, lui-même protégé par Tebboune, ont pu se retrouver au milieu d’un dossier de tentative d’homicide, d’enlèvement et de séquestration.

A suivre.

M. S.

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