Affaire Bergeaud-Blackler : après l’échec de la procédure en diffamation, le financement de l’Université de Strasbourg interrogé

Nouveau chapitre dans l’affaire opposant Florence Bergeaud-Blackler, spécialiste du frérisme au CNRS, à Iman El Feki, doctorante de l’Université de Strasbourg. Après l’annulation de la procédure en diffamation engagée contre la chercheuse, son avocate a saisi le procureur financier sur les conditions dans lesquelles l’université a pris en charge les frais d’avocat de la doctorante.

Par Radouan Kourak

Publié le 23 septembre 2026

Affaire Bergeaud-Blackler : après l’échec de la procédure en diffamation, le financement de l’Université de Strasbourg interrogé

Florence Bergeaud-Blackler demande que la lumière soit faite sur les conditions dans lesquelles des moyens publics ont été mobilisés dans une procédure dirigée contre elle.

L’affaire ne se joue désormais plus devant le tribunal correctionnel, mais sur le terrain de l’utilisation des fonds publics. Le 18 septembre, Me Carine Chaix, avocate de Florence Bergeaud-Blackler, a adressé un signalement au procureur financier de la Chambre régionale des comptes Grand Est. Elle lui demande d’examiner la régularité de la prise en charge par l’Université de Strasbourg des frais d’avocat engagés par Iman El Feki dans la procédure en diffamation qu’elle avait initiée contre l’anthropologue.

D’une plainte en diffamation à une interrogation sur l’argent public

Le différend remonte à mars 2025. Florence Bergeaud-Blackler avait publié sur X un message concernant Iman El Feki, doctorante contractuelle en sociologie à l’Université de Strasbourg. La chercheuse au CNRS, auteure de Le frérisme et ses réseaux, inscrivait notamment le parcours de la doctorante dans une réflexion plus générale sur l’influence qu’elle attribue au frérisme dans certains secteurs universitaires.

Iman El Feki avait décidé de poursuivre Florence Bergeaud-Blackler en diffamation. Mais la procédure a finalement été annulée en juin par le tribunal judiciaire de Strasbourg pour un motif procédural. Le fond du différend n’a donc pas été tranché par la justice.

L’affaire aurait pu s’arrêter là. C’était sans compter sur un élément découvert à l’occasion de la procédure : les frais d’avocat de la doctorante avaient été pris en charge par l’Université de Strasbourg.

Pourquoi l’Université a-t-elle payé ?

C’est désormais la question centrale posée par la défense de Florence Bergeaud-Blackler. Dans son signalement, Me Carine Chaix s’appuie notamment sur un courrier du 22 mai 2025 attribué à la présidente de l’Université de Strasbourg, Frédérique Berrod. Selon l’avocate, ce document indique que la situation d’Iman El Feki ne permettait pas de lui accorder la protection fonctionnelle prévue par le droit de la fonction publique. Or, malgré cette impossibilité, l’Université aurait néanmoins décidé de prendre en charge ses frais d’avocat.

Pour la défense de Florence Bergeaud-Blackler, la question devient donc simple : si cette dépense ne pouvait être effectuée dans le cadre de la protection fonctionnelle, sur quel autre fondement juridique pouvait-elle être engagée par un établissement public ?

Me Carine Chaix saisit le procureur financier

L’avocate estime que le financement d’une procédure pénale engagée par une doctorante contre une chercheuse extérieure à l’Université pourrait ne pas relever des missions de l’établissement. Elle invoque notamment le principe de spécialité applicable aux établissements publics et demande désormais au procureur financier d’examiner les conditions d’engagement et d’exécution de cette dépense ainsi que les éventuelles conséquences qui pourraient en découler.

Le signalement ne signifie évidemment pas qu’une irrégularité a déjà été judiciairement établie. C’est précisément ce que l’autorité saisie est appelée à examiner. Une copie du document a également été adressée au ministre de l’Enseignement supérieur et au procureur de la République.

Un nouvel épisode particulièrement favorable à Florence Bergeaud-Blackler

Pour Florence Bergeaud-Blackler, la séquence constitue un retournement important. Il y a quelques mois encore, c’est elle qui devait se défendre devant la justice. La procédure engagée contre elle a finalement été annulée. Désormais, ce sont les conditions dans lesquelles la partie adverse a bénéficié du soutien financier d’une institution publique qui font l’objet d’un signalement.

L’affaire prend une dimension d’autant plus particulière que Florence Bergeaud-Blackler consacre une partie importante de ses recherches aux Frères musulmans, au frérisme et aux phénomènes d’influence qu’elle estime à l’œuvre dans certaines institutions européennes.

Le contexte universitaire au cœur du dossier

Le signalement rappelle qu’Iman El Feki est intervenue en 2024 lors d’événements liés au Collectif contre l’islamophobie en Europe (CCIE) et aux Étudiants musulmans de France (EMF). L’avocate rapproche ces éléments du rapport gouvernemental publié en 2025 sur les Frères musulmans et l’islamisme politique en France.

Ces éléments ne permettent pas, en eux-mêmes, de présenter la doctorante comme appartenant aux Frères musulmans ou à une organisation frériste, et le document de Me Chaix prend soin de ne pas formuler une telle accusation. Ils servent en revanche à replacer l’affaire dans le contexte intellectuel et institutionnel qui constitue précisément l’objet des recherches de Florence Bergeaud-Blackler.

La chercheuse défend depuis plusieurs années l’idée que l’université doit pouvoir étudier librement les phénomènes islamistes et les stratégies d’influence sans que les spécialistes travaillant sur ces questions soient empêchés ou disqualifiés.

Une question de liberté académique

C’est pourquoi l’utilisation de fonds universitaires dans une procédure visant Florence Bergeaud-Blackler prend, pour sa défense, une dimension qui dépasse la seule question comptable.

Le problème posé est aussi celui de la liberté académique : jusqu’où une institution publique peut-elle intervenir dans un conflit opposant l’une de ses doctorantes à une chercheuse extérieure, particulièrement lorsque le différend trouve son origine dans des travaux et prises de position portant sur un sujet aussi sensible que le frérisme ?

Cette interrogation intervient alors que les pressions pesant sur certains chercheurs travaillant sur l’islamisme ont déjà fait l’objet de travaux parlementaires et de prises de position publiques.

L’Université de Strasbourg désormais attendue sur le fondement de la dépense

La nouvelle étape de l’affaire est donc très différente de la précédente. Il ne s’agit plus de déterminer si les propos de Florence Bergeaud-Blackler étaient diffamatoires — cette question n’a pas été jugée au fond — mais d’examiner pourquoi et sur quel fondement une université publique a financé les frais d’avocat engagés dans la procédure contre elle.

Le procureur financier devra décider des suites à donner au signalement. Mais pour Florence Bergeaud-Blackler, la situation s’est incontestablement inversée : après avoir dû défendre sa propre parole et ses travaux, elle demande désormais que la lumière soit faite sur les conditions dans lesquelles des moyens publics ont été mobilisés dans une procédure dirigée contre elle.

Au-delà des personnes concernées, l’affaire pose finalement une question institutionnelle très concrète : lorsqu’une université écarte elle-même le recours à la protection fonctionnelle, sur quelle base peut-elle néanmoins décider de financer les frais d’avocat d’une doctorante engagée dans une procédure contre une chercheuse du CNRS ? C’est désormais sur ce terrain que le dossier doit se poursuivre.

R. K.

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