ENTRETIEN

Jean-Paul Brighelli : de l’essai au roman historique

Jean-Paul Brighelli est normalien et professeur agrégé de Lettres Modernes. Aujourd’hui retraité et après plus de deux décennies à ferrailler à coups d’essais polémiques contre la déchéance pédagogiste du système scolaire français (1), il se consacre désormais au roman historique et ce sont ses héros qui ferraillent avec leur rapière ! Après « Soleil noir » (2024) qui narrait la chevauchée d’un seigneur cévenol et de son compagnon médecin vers Versailles dans le contexte brutal de la Révocation de l’Édit de Nantes, nous retrouvons ledit médecin -Balthazar Herrero- dans « Les nuits de Topkapi ».

Interview réalisée par Marc Hellebroeck

Publié le 21 décembre 2025

"C’est de cet écart monstrueux entre des siècles intelligents et la médiocrité actuelle que parlent au fond mes romans."

JP Brighelli, est-il nécessaire d’avoir lu « Soleil noir » avant d’ouvrir « Les nuits de Topkapi » ?

Pas nécessairement — mais c’est sans doute préférable. Comme il vaut mieux avoir lu Les Trois mousquetaires avant de se lancer dans Vingt ans après.

Pouvez-vous, sans déflorer le livre, nous présenter  « Les nuits de Topkapi » ?

J’aime l’idée de déflorer un livre… Je me la représente assez bien. Cela dit, Les Nuits de Topkapi brode (un peu) sur un épisode peu connu du règne de Louis XIV : ses (excellentes) relations avec les Ottomans, seuls susceptibles d’attaquer l’empire austro-hongrois à l’est pendant que le roi de France les attaque à l’ouest — guerres de la Ligue d’Augsbourg, puis de la Succession d’Espagne.
C’est une tradition de la diplomatie française, initiée par François Ier et Soliman le Magnifique, et réactivée par Richelieu, qui avait besoin d’un allié pour prendre en tenaille les Autrichiens. En clair, un royaume catholique (la France) s’alliait à des Musulmans — et dans un premier temps aux princes protestants d’Allemagne — pour avoir le temps de contrer d’autres catholiques, et de réduire à merci les protestants français.

Évidemment, les diplomates de cette époque étaient un peu plus fins que ceux que nous connaissons aujourd’hui…

Dans « Soleil noir », un développement était consacré au traitement de la fameuse fistule du Roi-Soleil. Votre nouveau roman « Les nuits de Topkapi » nous fait-il pénétrer également dans l’intimité de l’un des Grands de ce monde ?

Le fait que Balthazar Herrero, ambassadeur extraordinaire à Constantinople, soit aussi médecin, l’aide, bien sûr, à nouer des alliances. On a tendance à se fier à quelqu’un qui vous a sauvé la vie, vous a aidé à avoir enfin une érection, et a réalisé l’un de ces accouchements impossibles dont il a le secret.

Qu’il ait par ailleurs une morale très souple est un avantage que nous mesurons mal, à notre époque de moralité exemplaire…

« Qu’importe de violer l’Histoire pourvu qu’on lui fasse de beaux enfants », disait Alexandre Dumas. Faites-vous vôtre cette phrase ?

Entre le livre que l’on déflore et l’Histoire que l’on viole, je vous vois venir… Disons que j’aime assez prendre quelques légers arrangements avec les faits — même si mes romans suivent très exactement les événements bien réels de cette époque. Par exemple le tremblement de terre de Smyrne, auquel mes personnages sont confrontés en direct. Ou l’élaboration des Mille et une nuits, dont la première édition due à Antoine Galland (personnage essentiel de Topkapi) paraîtra au tournant du siècle. Je n’invente que dans les creux de l’Histoire.

Envisagez-vous une trilogie pour les aventures de Balthazar Herrero ?

Le troisième (et dernier) tome est écrit, il est entre les mains de l’éditeur, qui le fera sans doute paraître à l’automne. Il suit la chronologie et se déroule pendant les derniers feux de la guerre des Camisards, dans les Cévennes. On y suit les aventures de Gaspard, valet et ami de Balthazar, fidèle malheureux à sa foi protestante.

Vous avez ferraillé longtemps (avec des mots) contre les ennemis de la transmission des savoirs, vos héros ferraillent (avec des épées) contre d’autres ennemis tout aussi sournois et malfaisants. Balthazar et ses amis sont-ils des allégories de Jean-Paul Brighelli ?

Sans doute — à ceci près qu’ils se débarrassent définitivement de leurs adversaires, à une époque où le duel était toléré : croyez bien que j’en déplore la disparition, il est plus définitif d’enfoncer trente centimètres de fer dans une poitrine que de polémiquer sans fin sur CNews ou ailleurs. Notre époque manque sérieusement d’adeptes des solutions exemplaires.

Pourquoi avoir délaissé l’essai au profit du roman historique ?

Je souffre du syndrome de Cassandre, la prophétesse condamnée par Apollon (avec qui elle n’avait pas voulu coucher) à dire la vérité sans jamais être crue  : j’ai passé 25 ans à prévenir mes contemporains que l’École n’allait pas bien et que les islamistes s’y faisaient un cocon. Comme dit Jérémie (5-21) : « Ils ont des yeux et ils ne voient point, ils ont des oreilles et ils n’entendent pas. » Ou Simon & Garfunkel : « People hearing without listening ». La Bible ou Sounds of silence, à votre guise.

Voyez-vous des parallèles entre la situation politique de la France à l’époque de vos héros et la situation actuelle ?

Non. Le XVIIe siècle regorge d’hommes politiques de premier plan, de Richelieu à Louvois en passant par Mazarin et Colbert. D’écrivains et d’artistes fabuleux. Nous avons droit, nous, à des demi-sels et des sous-pointures. Que voulez-vous, je préfère Fontenelle (qui apparaît dans Soleil noir) à nos essayistes modernes, et Racine à Annie Ernaux. Pas vous ?

C’est de cet écart monstrueux entre des siècles intelligents et la médiocrité actuelle que parlent au fond mes romans. Par ailleurs, je n’oublie pas de à la fin de ces deux premiers tomes de donner la liste de mes inspirations : jeter un œil sur ce qui m’a nourri donne une idée de la diète sévère que m’impose notre époque. Ce n’est plus une décadence, c’est un effondrement. Le roman historique est pour moi une façon d’exalter ce qui fut grand en France — et, en creux, de révéler ce qui est aujourd’hui misérable. Rendez-moi Richelieu ! Rendez-moi Mazarin ! Rendez-moi les Lumières !

M. H.

(1) L’essai La fabrique du crétin, coup d’essai et coup de maître, date de 2005. Sa « deuxième époque », qui approfondit la réflexion brighellienne sur le désastre annoncé, a été publiée sous le même titre en 2022.

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