11-Septembre 2001 : ce que l’Occident n’a pas retenu

Par Marie Dolores Prost

Publié le 11 septembre 2026

Vingt-cinq ans après, on commémore. On se recueille. On répète « never forget ». Mais on a largement oublié de tirer les conclusions.

Le 11 septembre 2026, il reste surtout un rituel. Lecture des noms à Ground Zero. Minutes de silence. Deux faisceaux de lumière dans le ciel de Manhattan. Les tours n’y sont plus. Al-Qaïda non plus, du moins pas comme en 2001. Politiquement, le bilan occidental est plus dur.

Vingt-cinq ans après, on commémore. On se recueille. On répète « never forget ». Mais on a largement oublié de tirer les conclusions. Le 11-Septembre n’a pas seulement tué 2 977 personnes. Il a ouvert une épreuve de vérité pour l’Occident : savait-il encore nommer son ennemi, défendre ses frontières, assumer sa civilisation sans s’excuser d’exister ?

Aucun attentat comparable n’a été commis sur le sol américain. Les cockpits ont été blindés, les aéroports transformés, le renseignement interconnecté. Ben Laden a été tué en 2011. L’article 5 de l’OTAN a été invoqué une seule fois dans l’histoire de l’Alliance et c’était pour défendre les États-Unis. Sur le plan tactique, la « guerre contre la terreur » a atteint son objectif premier. empêcher un second 11-Septembre.

Avant 2001, détourner un avion de ligne relevait encore, pour certains, du scénario de film. Après, le dispositif a tenu. Les États-Unis n’ont plus connu d’attaque de cette ampleur. Al-Qaïda a été décapitée, pourchassée, fragmentée. Daech a été territorialement écrasé. Dire que « rien n’a changé » est faux.

L’Afghanistan est revenu aux talibans en août 2021, vingt ans presque jour pour jour après l’intervention. L’Irak, envahi en 2003 au nom d’armes de destruction massive qui n’étaient pas là, a ouvert un champ de ruines dont est sorti Daech. Le Moyen-Orient n’a pas été démocratisé. Il a été fragmenté. L’Iran a profité du vide. La Turquie a joué son jeu. La Russie et la Chine ont regardé l’Amérique s’enliser, puis se retirer.

Les États-Unis en sont sortis plus fatigués, plus divisés, moins sûrs d’eux. Les « guerres sans fin » sont devenues un argument électoral. Une partie de l’opinion américaine en a conclu qu’il ne fallait plus «être le policier du monde ». Une autre a conclu qu’il ne fallait plus croire les experts. Les deux ont raison sur un point, la promesse d’une victoire nette et morale n’a pas été tenue.

L’Europe, elle, a souvent choisi le commentaire plutôt que l’engagement. Elle a critiqué Washington, puis subi Madrid en 2004, Londres en 2005, Toulouse, Paris, le Bataclan, Nice, Bruxelles, Strasbourg, Arras. 

Elle a multiplié les hommages aux victimes tout en reculant devant le diagnostic. On a parlé de « jeunes isolés », de « fractures sociales », de « politique étrangère américaine ». On a moins parlé de l’idéologie qui reliait ces crimes.

Ce que l’Occident n’a pas voulu voir

Le 11 septembre n’était pas seulement un attentat. C’était une guerre idéologique menée au nom d’un islam politique qui refuse la distinction entre foi, droit et souveraineté. Les dix-neuf hommes d’Al-Qaïda n’étaient pas des illettrés affamés. Plusieurs avaient vécu en Occident, étudié, voyagé. Ils n’attaquaient pas « le capitalisme » au sens vague. Ils attaquaient l’Amérique comme tête de l’Occident, Israël comme allié, et le monde musulman « impie » qui s’accommodait de cet ordre.

Vingt-cinq ans plus tard, une partie des chancelleries, des universités et des rédactions continue de traiter le phénomène comme un effet collatéral de la pauvreté, de la colonisation ou de la politique israélienne. C’est une faute intellectuelle. Elle a une conséquence pratique,on finance des dispositifs de « déradicalisation » tout en refusant de dire ce qui radicalise. On surveille des individus tout en niant le corpus qui les arme. Tant que l’on refuse de nommer cette conviction, on traite le symptôme et on laisse intacte la source.

Le 7 octobre 2023 a rappelé, brutalement, que le problème n’était pas clos en 2001. Le massacre du Hamas, les cortèges dans les capitales européennes, la banalisation de l’antisémitisme sous couvert de « cause palestinienne » ont montré qu’une partie de l’Occident n’avait toujours pas compris la nature de l’ennemi. On a recommencé les mêmes phrases. Les mêmes précautions. Les mêmes aveuglements.

Ce que nous avons accepté chez nous

Surveillance de masse, Patriot Act, fichage, caméras, fichiers S, lois antiterroristes à répétition l’État s’est armé. Parallèlement, une naïveté persistante a survécu sur l’immigration, le communautarisme et la radicalisation dans les banlieues européennes. On a accru les pouvoirs de la police tout en affaiblissant la clarté politique qui rend une société défendable.

On a voulu être impitoyable à Kaboul et indifférent à Saint-Denis. On a envoyé des soldats reconstruire des écoles afghanes pendant que, chez soi, on hésitait à expulser des prêcheurs, à fermer des mosquées salafistes, à dire qu’une nation n’est pas un hall d’aéroport. La sécurité technique a progressé. La souveraineté culturelle a reculé.

Le paradoxe est cruel. L’Occident a accepté de se faire fouiller dans les aéroports. Il a moins accepté de se demander qui il laisse entrer, selon quelles règles, et au nom de quelle continuité historique. Le 11 septembre aurait dû produire une doctrine, une assimilation, laïcité réelle, fin du déni. Il a produit des scanners et des colloques.

Le vrai legs politique

Le 11 septembre a révélé trois choses.

Premièrement, la puissance militaire ne suffit pas. On peut détruire un régime et perdre une société. On peut tuer un chef et laisser vivre une idéologie.

Deuxièmement, l’ennemi n’est pas un État classique. C’est un réseau, une doctrine, une capacité à recruter dans les diasporas, les prisons, les réseaux sociaux. Le traiter comme une simple question de police intérieure ou de diplomatie régionale, c’est se tromper d’échelle.

Troisièmement, les élites qui avaient promis une victoire nette ont perdu une partie de leur crédit. De cette défiance sont nés le repli américain, la polarisation, et une Europe plus anxieuse qu’assumée. On a moins de certitudes qu’en septembre 2001. On n’a pas forcément plus de courage.

Une civilisation qui n’ose plus dire ce qu’elle est, ni ce qu’elle refuse, invite ceux qui, eux, le savent très bien. Le 11 septembre 2001 n’a pas seulement abattu deux tours. Il a testé si l’Occident était encore capable de se défendre sans se renier.

Se défendre, ce n’est pas seulement aligner des drones et des lois d’exception. C’est tenir un récit, nous avons une histoire, un droit, une liberté de conscience, une égalité des sexes, une souveraineté populaire. Ces principes ne sont pas négociables au nom du « vivre-ensemble ». Ils sont la condition du vivre-ensemble.

Vingt-cinq ans après, la réponse n’est toujours pas tranchée. Les cérémonies continuent. Les leçons, elles, restent en souffrance.

M. D. P.

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