Crise des lycées : le malaise dans la culture
La crise qui a vu le blocus de plusieurs centaines de lycées, des affrontements violents (plus de 200 lycéens, plus de 700 policiers blessés et près d’une centaine de proviseurs et de personnels enseignants molestés, menacés et parfois blessés) semble se résorber à l’heure où j’écris ces lignes.
Par Denis Collin
Publié le 12 octobre 2026

Les locaux insalubres et mal isolés : ce n’est pas le cas dans tous les lycées et les lycées neufs n’ont pas été épargnés par les casseurs.
Ce mouvement des lycéens a suscité deux types de discours : pour les uns, il s’agissait d’une saine révolte de la jeunesse contre la dégradation des conditions d’études, pour les autres d’une entreprise de manipulation des jeunes en cette période pré-électorale. Il y a du vrai dans tout cela et je comprends que ceux qui avaient 20 ans ou moins en mai 1968 se sentent plutôt solidaires avec ces jeunes qui leur rappellent leur propre jeunesse. Déjà qu’il faut supporter des « OK, boomer ! » méprisants, se faire traiter de « vieux con » n’est pas quelque chose à quoi l’on se résigne aisément. Il me semble cependant nécessaire de comprendre sur le fond ce qui se joue dans ce mouvement d’une jeunesse qui semble avoir rompu les amarres avec les générations antérieures.
Janus et le nihilisme
Le mouvement des lycéens est semblable au dieu Janus. Il a une face raisonnable : des revendications raisonnables (que les professeurs absents soient remplacés et que le minimum de salubrité des locaux des lycées soit respecté) et, d’un autre côté, nous avons des casseurs bien organisés, préparés à l’affrontement et qui agissent masqués avec des drapeaux du Hamas. Les « vieux de la vieille » savent bien que les manifestations ont toujours été confrontées à des casseurs, plus ou moins manipulés par diverses officines. Les « Katangais », des loubards à qui certains avaient cru bon de sous-traiter l’occupation de la Sorbonne en 1968, aux « autonomes » et aux « black blocs », c’est toujours le même scénario : des groupes de « lumpen » et des provocateurs salariés, parfois de la fonction publique (!) viennent opportunément casser et discréditer le mouvement social.
Jadis, des services d’ordre syndicaux ou politiques s’occupaient de régler leur compte aux « provocateurs ». Mais la progressive disparition du vieux mouvement ouvrier laisse le champ libre aux casseurs. On essaie bien de distinguer les bons lycéens sérieux des casseurs, mais la frontière est souvent très floue et on se rassure à bon compte en voulant, tel Charlemagne, mettre d’un côté les bons élèves (contestataires, mais pacifiques) et, de l’autre, les mauvais élèves (devenus des voyous). Il y a un continuum entre celui qui bloque le lycée pour la satisfaction de ses justes revendications et celui qui met le feu au lycée, asperge d’essence un proviseur ou organise le passage à tabac d’une policière stagiaire.
En 2024, le philosophe italien Umberto Galimberti a publié un livre fort intéressant intitulé L’ospite inquietante. Il nichilismo e i giovanni (Feltrinelli, L’hôte inquiétant. Le nihilisme et les jeunes). Galimberti pose un diagnostic qui est de plus en plus largement admis : les jeunes vont mal. Et il ne s’agit pas des traditionnelles crises existentielles qui caractérisent l’adolescence, mais bien d’une crise culturelle profonde. Le nihilisme, selon Nietzsche, est « le plus inquiétant de tous les hôtes qui sont à notre porte ». On en trouve une définition lapidaire dans les Fragments posthumes : « Nihilisme : manque la fin ; manque la réponse à la question “pourquoi”. Que signifie le nihilisme : que les valeurs suprêmes perdent toute valeur. » Qu’il n’y ait plus de fin, c’est particulièrement évident : la croyance religieuse s’est massivement effondrée, la dernière grande hérésie chrétienne, le marxisme, est morte.
No future ! En lieu est place de tout ce qui peut élever l’homme au-dessus de lui-même, un utilitarisme assez répugnant s’impose comme complément « philosophique » de la société de consommation, cette nouvelle forme du fétichisme. La « déconstruction », dans toutes ses variantes déconstruit le sens de la vie. La vie elle-même devient « la vie machinale » (voir ma recension du livre de Gaultier Bès). Sous la domination du nihilisme, le « dernier homme » est invité à se vautrer dans un hédonisme de pacotille. Toutes les évolutions de l’école, les fameuses « réformes », concourent à faire de la jeune génération autant d’exemplaires du « dernier homme ». On peut aussi comprendre qu’en réaction se produisent certaines manifestations de résurgences religieuses, parfois singulièrement rétrogrades.
Implosion de l’institution scolaire
La liquidation de la culture classique est concomitante de la liquidation de l’instruction elle-même. Depuis que Jospin a mis « l’élève au centre », on a appris que c’était à l’élève de construire son propre savoir. Les professeurs n’ont rien à lui transmettre, ils sont devenus des « techniciens » devant aider l’élève à cet auto-apprentissage. En fait, l’école n’a plus affaire à des élèves (c’est-à-dire des humains qui doivent s’élever) et il n’est plus nécessaire qu’il y ait des maîtres – ceux qui sont plus hauts, magis – et disposent de l’autorité, c’est-à-dire de cette capacité d’augmenter, pour en revenir encore à l’étymologie latine.
Ces géniales réformes appliquées avec vigueur par les gouvernements de droite et de gauche, unis dans la volonté d’analphabétisation de la jeunesse, avec la complicité des principaux syndicats enseignants et des associations de parents d’élèves, parents qui ont renoncé, eux aussi, à élever, leur progéniture. Les commentateurs et les représentants désignent souvent les lycéens comme des « enfants », et des enfants doivent être couvés par les « mamans », selon les termes en vigueur…
Comment les enfants deviennent-ils des adultes ? En liquidant leur Œdipe, dirait Freud. Mais pour liquider son Œdipe, encore faudrait-il que l’adolescent puisse se heurter à l’autorité d’un adulte, en l’occurrence un père (ou toute autre figue du père). Mais le père est éliminé progressivement. L’enfant sans « re-père » négocie des contrats avec son parent-copain. Marcuse avait déjà remarqué dans ses réflexions sur la désublimation répressive que l’absence de résistance aux pulsions de l’enfant lui interdisait de se construire. Mais il faut bien exploser à un moment ou à un autre, et on explose comme les petits enfants en cassant tout. Le « blocage du lycée » n’est pas une méthode de lutte, c’est la volonté d’imposer sa volonté et de casser le lycée. C’est pour cette raison que la démocratie – on vote la grève ou non – est devenue une entrave insupportable à la pulsion d’agir.
Sous couvert d’éducation non répressive (positive!), la génération du baby-boom et les suivantes ont cherché l’amour de leurs enfants. Avant, on apprenait aux enfants « tu honoreras ton père et ta mère » et maintenant les parents répètent : « je ne veux surtout pas perdre l’amour de mes enfants ». Donc, exit la frustration ! Alors que toute éducation est l’apprentissage de la frustration, avec la bonne dose : trop de frustration fabrique des névroses massives (pensons au type d’éducation, encore dominante dans de nombreuses communautés musulmanes), mais l’absence de frustration rend tout aussi inévitablement fou. Quand le désir se satisfait immédiatement, il appelle sans attendre un autre désir.
Le beau jouet doit être brisé pour qu’un autre jouet puisse être désiré. En réalité l’éducation non répressive est la pire éducation répressive, elle vise à saturer la faculté de désirer, à devancer toutes les attentes, à occuper tous les instants qui pourraient éventuellement être inoccupés. On n’a pas mégoté ! Depuis les premières consoles et les jeux électroniques de poche jusqu’au smartphone et à la tablette, tout ce qui pouvait capter l’attention a été fourni sans barguigner. L’exemple des tablettes est révélateur : tout le monde sait qu’elles n’ont aucune valeur pédagogique, bien au contraire. Mais les conseils généraux ont dépensé beaucoup d’argent pour les distribuer à chaque collégien. Les trafiquants de drogue procèdent de cette manière : ils commencent par distribuer gratuitement la came et quand le jeune client est accroché, il doit passer à la caisse.
Pour redresser la barre, il faudrait des transformations radicales
Tout se passe comme si on avait organisé systématiquement la rupture entre les générations, isolant soigneusement les jeunes des anciens, leur créant un « monde à eux », conforme aux attentes des marchands de logiciels et quincailleries « high tech ». La transmission a été rendue impossible par l’action combinée du business américano-chinois, des réformes pédagogiques et des transformations des rapports familiaux. Pour cela, il n’est pas besoin d’invoquer un complot. Les choses se sont faites spontanément, en suivant la ligne de plus grande pente du mode de production capitaliste, qui détruit impitoyablement toute communauté humaine et fabrique des individus tous semblables et interchangeables.
Un des facteurs qui ont cristallisé la crise des lycées est la mise en œuvre de l’interdiction de l’usage des portables dans l’enceinte des établissements scolaires ! Mais s’est combiné un ensemble de revendications disparates. Les locaux insalubres et mal isolés : ce n’est pas le cas dans tous les lycées et les lycées neufs n’ont pas été épargnés par les casseurs. Le manque de professeurs : il est évident puisque le ministère a organisé la suppression de 4000 postes de professeurs et organisé l’impossibilité de mettre en œuvre le remplacement des professeurs malades. Mais quand on connaît la joie qui accueille l’annonce de l’absence d’un professeur et quand on sait que l’absentéisme (absence sans motif) est en gros de 4 % en début d’année et de 14 % en fin d’année, on a du mal à ne pas rire à la revendication « on veut des profs ».
Ajoutons à cela que ne cesse d’augmenter le nombre de professeurs qui ne peuvent littéralement plus faire cours, à cause du chahut, de l’inattention générale des élèves. Je ne parle pas ici de celui qui, interrogé sur un travail en cours, répond à son professeur : « Arrête de me faire chier ! » et n’obtient pour toute sanction qu’une « commission de conciliation » (sic) devant laquelle il se plaint d’être « harcelé » pour l’orthographe par son professeur… Il y a sûrement un manque de professeurs, mais fondamentalement une augmentation importante du nombre de professeurs fera l’effet d’un cautère sur une jambe de bois ! Contrairement à ce que pensent certains syndicats, ce n’est pas une question de moyens, mais une crise profonde qui ravage la jeune génération et qui a d’ores et déjà abouti à l’effondrement dramatique du niveau des élèves.
Pour redresser la barre, il faudrait des transformations radicales et reconnaître qu’on s’est largement fourvoyé depuis plusieurs décennies. Supprimer le collège unique et restaurer les filières dans le second cycle (lycée), refaire du baccalauréat le premier grade universitaire, revenir à l’instruction des fondamentaux – il est tout de même anormal qu’entrent à l’université des étudiants incapables d’écrire un français correct et de lire et comprendre un texte de plus d’une demi-page !
Flatterie et manipulations
La flatterie est un poison dangereux. Platon le soulignait déjà. Le pire service qu’on puisse rendre à cette jeunesse est de la flatter, ce dont se privent rarement les politiciens, comme ce candidat à la présidence de la République qui annonce qu’il refuse toute sélection et que s’il y a 30 000 candidats de plus pour entrer en fac, on créera 30 000 places ; ailleurs, il se félicite que, pour la première fois dans l’histoire, les jeunes enseigneront aux anciens pour qui il faut voter… Quand on apprenait les fables de La Fontaine, on savait que « tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute ».
Cette jeune génération déboussolée et hantée par l’hôte inquiétant du nihilisme est prête à se jeter dans n’importe quoi. Le « palestinisme » affiché avec le keffieh et le drapeau du Hamas est le stade ultime du nihilisme. Le développement de mouvements construits sur une base « raciale » participe de cette pulvérisation des cerveaux. Tous ces mouvements restent, heureusement, minoritaires, mais ils peuvent faire beaucoup de mal face une majorité passive et de plus en plus inculte. Mais il faut se demander comment des jeunes largement soumis à la « déconstruction » et gagnés à l’idéologie LGBTQ++ peuvent soutenir des mouvements salafistes ou fréristes qui réservent aux homosexuels un sort peu enviable.
Tout cela doit faire dans leur tête une drôle de bouillie. En fait, ce n’est pas la doctrine frériste qui les attire, mais la place accordée à la violence et à la haine qui les fascine. Au moment où toutes les idéologies révolutionnaires marxisantes ont perdu tout attrait, l’islamisme semble donner une forme attrayante à toutes les couches moyennes revendiquant leur ascension sociale et voulant prendre la place de ceux qui y sont déjà. Pour reprendre les analyses de Peter Turchin, il y a une surproduction d’élites (ou prétendues telles!) et la lutte des places devient nécessairement féroce !
La ruse de l’histoire
Tout cela n’est pas nouveau. Mai 1968 fut un exemple typique des ruses de l’histoire. Les nouvelles élites instruites crurent faire la révolution (Ho, Ho Chi Min, Che, Che, Che Guevara!!!). Certains se prenaient pour des « gardes rouges » et furent l’avant-garde de la lutte contre les « mandarins » et la « culture bourgeoise ». Ce faisant, ils entraient pleinement en accord avec les positions d’une partie de la classe capitaliste, qui considérait vaine et inutilement coûteuse la culture classique. La « révolution sexuelle » elle-même entrait finalement dans les vues nouvelles d’une classe capitaliste qui voulait s’affranchir définitivement d’un vieux monde très encombrant. Pier Paolo Pasolini fut l’un des premiers à percevoir clairement ce dont il s’agissait. Il vit très bien que la gesticulation « antifasciste » contre un fascisme archéologique n’était rien d’autre que la préparation d’un nouveau fascisme, le fascisme des antifascistes.
Il fallut un certain temps pour que cela devienne évident. C’est que la grève générale ouvrière de mai-juin 1968 avait donné au mouvement étudiant le vernis « prolétarien » dont il avait besoin. Aujourd’hui, rien de tel. Les classes populaires, les « gens ordinaires » chers à Christophe Guilluy, ne marchent plus. Ils savent que, comme d’habitude, ils seront les dindons de la farce. Les jeunes gens propres sur eux qui viennent défendre les positions de LFI sur tous les plateaux de télévision ne peuvent complètement faire illusion. Ils ne veulent pas une révolution sociale, mais tout simplement cette « révolution citoyenne » de la « nouvelle France ». L’enjeu est une nouvelle domination, il est toujours de savoir qui va manier le fouet
La rédaction vous conseille
- Un livre à lire : La vie machinale. Pourquoi et comment résister à l’IA, par Gaultier Bès
- Pourquoi nous ne pouvons pas ne pas nous dire chrétiens…
- La « nouvelle France » de Jean-Luc Mélenchon est-elle arrivée ?
Envie de lire tous les articles ?
Débloquez immédiatement tous les articles. Sans engagement.