La crise de la représentation domine la préparation de la présidentielle
La présidentielle de 2027, qui achèvera dix années de macronisme, met les partis, mouvements et ligues dans tous leurs états. Si deux candidats, Le Pen et Mélenchon semblent dominer l’élection, les figurants de droite et de gauche se multiplient. Tous croient avoir leur chance. Mais personne ne sait ce qui pourrait distinguer MM. Attal et Philippe ou encore Retailleau, Bertrand et Lisnard, sans oublier les prétendants « socialistes » (?) qui se bousculent au portillon. Cette foire d’empoigne exprime la profonde crise de la représentation politique qui affecte la République française aujourd’hui.
Par Denis Collin
Publié le 4 septembre 2026

Les Français ne se désintéressent pas de l’élection présidentielle de 2027. C’est un spectacle où les outrances des uns et des autres donnent du piment.
Démocratie et représentation
Si on remonte aux sources, la démocratie est le pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple, pour reprendre la formule chère à Lincoln. « Par le peuple » : si les mots ont un sens, cela veut dire la démocratie directe, tel qu’elle se pratiquait à Athènes dans la période classique ou jusqu’à récemment dans certains cantons suisses, à travers les assemblées cantonales. On peut aussi considérer le référendum comme une forme de la démocratie directe.
La démocratie directe – mais on devrait dire la démocratie tout court – celle où les citoyens délibèrent en commun et expriment eux-mêmes leur volonté. C’est encore cette démocratie que revendiquaient les Gilets jaunes sous le mot d’ordre de Référendum d’initiative citoyenne (RIC). Rousseau, dans le Contrat social, défend cette démocratie fondée sur l’activité des citoyens. La volonté générale ne peut être représentée et c’est facile à comprendre : je ne peux laisser personne vouloir à ma place ce que je veux !
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La démocratie exige des conditions rigoureuses : la république doit être limitée en nombre, les citoyens doivent pouvoir se connaître tous, et les citoyens doivent pouvoir délibérer dans le silence des passions, ce qui suppose que les factions (partis, groupes d’intérêts, etc.) n’y ont pas leur place. Une idée que reprenait Simone Weil dans sa Note sur la suppression générale des partis politiques.
Rousseau était assez réaliste pour savoir que la démocratie entendue au sens le plus rigoureux n’était sans doute pas un régime fait pour les hommes… La république se distingue de la démocratie en ce sens qu’elle est un régime mixte qui contient des éléments monarchiques et aristocratiques combinés à un fond démocratique. Les républicanistes partent de dérives bien connues de la démocratie pour proposer un type de régime qui garantisse à la fois la liberté des citoyens et la stabilité de la communauté politique. La démocratie peut se transformer en pouvoir de la foule (ochlocratie) ou en tyrannie de la majorité. Mais surtout, comme l’homme ne vit pas que de politique, les fonctions de direction et d’organisation doivent être confiées à certains citoyens qui seront libérés d’autres tâches pour se consacrer pleinement à leur office. La représentation s’impose comme la médiation nécessaire.
Le peuple détient formellement le pouvoir ultime, la souveraineté, mais il l’exerce soit directement, soit par ses représentants. Ces représentants sont sélectionnés et forment ainsi une élite qui tend presque naturellement à se séparer du peuple et à faire passer ses intérêts propres pour les intérêts du peuple. Il n’y a aucune « unité organique » entre le peuple des citoyens et l’élite politique censée le représenter. Il y a toujours une dialectique conflictuelle entre cette élite et le peuple. C’est justement cette relation conflictuelle entre les « grands » et le peuple que les républicanistes admettent en suivant l’enseignement de Machiavel[1]. Ce conflit est nécessaire et il est le seul moyen de garantir la liberté. Au demeurant, le fascisme est précisément cette tentative de constituer une unité organique du peuple et des dirigeants, une tentative d’abolir le conflit.
La Ve République et sa crise
La Ve République est née, comme on le sait, de l’incapacité de la République parlementaire (la IVe République) à sortir de la guerre d’Algérie. De Gaulle revient au pouvoir et espère pouvoir mettre en œuvre ses conceptions, développées dans le « discours de Bayeux » (16 juin 1946) :
« C’est donc du chef de l’État, placé au-dessus des partis, élu par un collège qui englobe le Parlement, mais beaucoup plus large et composé de manière à faire de lui le président de l’Union française en même temps que celui de la République, que doit procéder le pouvoir exécutif. Au chef de l’État la charge d’accorder l’intérêt général quant au choix des hommes avec l’orientation qui se dégage du Parlement. À lui la mission de nommer les ministres et, d’abord, bien entendu, le Premier, qui devra diriger la politique et le travail du gouvernement. Au chef de l’État la fonction de promulguer les lois et de prendre les décrets, car c’est envers l’État tout entier que ceux-ci et celles-là engagent les citoyens. À lui la tâche de présider les Conseils du gouvernement et d’y exercer cette influence de la continuité dont une nation ne se passe pas. À lui l’attribution de servir d’arbitre au-dessus des contingences politiques, soit normalement par le conseil, soit, dans les moments de grave confusion, en invitant le pays à faire connaître par des élections sa décision souveraine. À lui, s’il devait arriver que la patrie fût en péril, le devoir d’être le garant de l’indépendance nationale et des traités conclus par la France. »
Cette conception est radicalement opposée à la tradition française de la République parlementaire et fut souvent qualifiée de « bonapartisme »[2]. Mitterrand dénonça « le coup d’État permanent ». Il demeure cependant dans cette conception un élément démocratique fort : dans l’esprit de de Gaulle, le chef de l’État devait s’assurer que le peuple lui gardait sa confiance, ce qui était le rôle des référendums ou des élections législatives. Le président perdait le référendum ou, si ses partisans perdaient les législatives, le président devait démissionner. Rendons grâce au général : il n’avait pas envie de commencer une carrière de dictateur !
Cependant, la place qu’occupait le président, renforcée par l’élection au suffrage universel (1962), conduisait une polarisation dommageable de la vie politique et tendait à figer la représentation selon des schémas l’éloignant de la « vie réelle ». La bipolarisation interdit l’apparition de nouvelles forces politiques qui puissent réellement agir dans les cadres institutionnels. Elle tend à faire le contraire de ce que de Gaulle prétendait faire, elle organise le gouvernement d’un parti contre toute la nation. On a eu l’État UDR, puis le noyautage de l’État par le PS, avec tous les inconvénients en termes de corruption qui vont avec. On fera crédit à de Gaulle de son honnêteté personnelle et de son mépris des gens d’argent, mais ils ont pourtant prospéré sous la Ve, bien avant 1969. Pompidou, Premier ministre issu de la banque Rothschild (tiens, tiens), est l’incarnation de la réalité sociale du pouvoir agissant derrière le général.
La démission de de Gaulle à la suite de l’échec du référendum de 1969 met fin aux illusions du gaullisme. Pompidou va accélérer l’intégration à la CEE, invitant les Britanniques à la rejoindre. Puis la « droite ripolinée en pull-over » prend le pouvoir avec Giscard, promettant d’en finir avec le règne « des copains et des coquins » (Poniatowski). Mitterrand s’assied avec délice dans le fauteuil du général et use et abuse de toutes les ficelles que lui donnent la Constitution et la pratique de ses prédécesseurs. Le népotisme, le copinage, l’usage des fins personnelles des pouvoirs étatiques, il portera tout cela à des niveaux inconnus jusqu’alors.
Quand la gauche est battue aux élections législatives de 1986, Mitterrand inaugure la « cohabitation » et la Ve république prend une tournure parlementaire. C’est que les institutions ne sont pas franchement bonapartistes : c’est un système semi-bonapartiste, semi-parlementaire, puisque Michel Debré, le principal rédacteur de la Constitution, a voulu que le gouvernement soit responsable, sous condition, devant le Parlement (article 49). Michel Debré était, par ailleurs, hostile à l’élection du président au suffrage universel. Les partisans de la Constitution de 1958 ont vu dans la cohabitation la preuve de la malléabilité de cette constitution.
De cette situation vont découler deux conséquences : la première est que le président prend l’habitude d’être désavoué par le peuple sans en être gêné outre mesure, la seconde est qu’une sorte de consensus va se faire pour en finir avec cette damnée cohabitation. On s’assoit sur les résultats des référendums (2005) et, pour éviter les désagréments d’une censure populaire, le référendum lui-même disparaît de la pratique du régime. D’autre part, Jospin et Chirac se mettent d’accord pour réduire le mandat du président à cinq ans et inverser le calendrier électoral de sorte que les législatives interviennent après la présidentielle, ce qui garantit toujours ou presque que l’Assemblée sera favorable au président. Ainsi se renforce le poids de l’exécutif et ainsi c’est le pire des institutions qui ne cesse de s’affirmer jusqu’à ce qu’on arrive à ce président qui se prend pour Jupiter.
Décomposition du système politique français
Ceci produit une déconnexion croissante des citoyens et des assemblées politiques. Les partis deviennent de simples machines électorales et non plus des organes concourant à l’expression du suffrage, comme le voulait la Constitution. Conséquence : on ne vote plus pour un homme, des idées, une politique, puisque, de toute façon, cet homme ou ce parti ne représente plus les citoyens. On vote contre, pour « faire barrage ». La farce de l’élection de Chirac en 2002, pour « faire barrage à Le Pen », inaugure ce qui devient la règle. Dans un petit livre intitulé Les élections contre la démocratie, Florent Bussy avait procédé à une critique en règle du fameux « vote utile », qui réduit le choix du vote entre deux versions de la même politique. Quand tout choix se réduit à trancher entre le moindre et le pire mal, on finit par oublier que le moindre mal est encore un mal. Par deux fois, Macron, qui recueille moins d’un électeur inscrit sur cinq, est élu non parce que les Français sont massivement d’accord avec lui, mais parce qu’il serait un « moindre mal » comparé à cet épouvantail usé jusqu’à la corde qu’est le FN/RN. Ainsi, on a pu voir les LFIste faisant campagne pour l’élection de Mme Borne ou celle de Laurent Wauquiez…
Les partis ne sont plus des organismes rassemblant des militants qui décident ensemble de la ligne et des dirigeants du parti, mais des « mouvements gazeux » qui sont en réalité des « partis du chef »[3]. LFI en est la version caricaturale, mais les autres partis sont tous atteints de ce « verticalisme ». Mais moins il y a d’engagements des citoyens, moins il y a de lignes politiques cohérentes, plus la personnalité ou l’ego du chef l’emportent. LFI, encore, est le parti le plus atteint et on y voit se développer un culte de la personnalité directement copié du culte de la personnalité des mouvements staliniens. En 2017, des militants avaient même lancé un mouvement pour offrir un cadeau à Mélenchon à l’occasion de son anniversaire. Ça s’est très vite arrêté, mais c’était révélateur. Sous pression des appétits des aspirants chefs, la droite traditionnelle a explosé en une multitude de chapelles dont on est bien embarrassé pour dire ce qui les sépare. Bertrand, Retailleau, Le Maire, Lisnard, et tutti quanti vendant la même bouillie à base de suppression des acquis sociaux et de soutien aux grands groupes capitalistes, dans le cadre d’une Europe inchangée.
Au PS, pour montrer le rajeunissement du parti, on voit parmi les candidats à l’investiture François Hollande et Ségolène Royal : le retour en enfance est une sorte de gâtisme. Glucksmann ne représente que lui-même, mais il a une partie des médias avec lui. Il est vrai qu’il ressemble suffisamment à Macron pour séduire ceux qui croient encore faire l’opinion. Restent les multiples groupuscules avec leurs candidats, dont beaucoup n’obtiendront même pas les cinq cents signatures de parrainage. Le RN lui-même, qui semble dominer ce paysage politique chaotique, est un parti très divisé entre les libéraux (genre Reagan ou Thatcher) et les « bonapartistes » plus soucieux de leur base populaire. Le tandem Zemmour-Knafo peut séduire quelques intellectuels radicaux (de droite), mais n’a aucune chance de percer dans cette élection qui va mettre Marine Le Pen au centre du jeu, puisque son principal opposant se présente comme celui qui peut battre Marine Le Pen.
Que la fête commence !
Les Français ne se désintéressent pas de l’élection présidentielle de 2027. C’est un spectacle où les outrances des uns et des autres donnent du piment. Le spectacle est d’autant plus intéressant qu’il est pratiquement inédit : à gauche, on prend la défense des groupes islamistes qui vomissent les homosexuels et le féminisme, et sont au fond des groupes parfaitement réactionnaires, pendant que le parti de Marine Le Pen accueille les Juifs, les homosexuels et les musulmans qui veulent vivre en paix dans ce qui est leur pays. Pour animer le spectacle, on peut compter sur le bateleur en chef Mélenchon qui, pour montrer sa modération, a menacé les journalistes de choses « dont ils n’ont même pas idée » pendant que la députée Clémence Guetté dénonce le couple avec enfants comme « pétainiste » et qu’un autre cadre de LFI veut « désoccidentaliser la France ». Les choses en sont arrivées au point où des électeurs de Mélenchon 2017 imaginent (en privé et loin de toutes les oreilles indiscrètes) qu’ils pourraient maintenant « faire barrage à Mélenchon »…
Il ne reste qu’à se plonger ou se replonger dans La société du spectacle de Guy Debord :
« Le faux choix dans l’abondance spectaculaire, choix qui réside dans la juxtaposition de spectacles concurrentiels et solidaires comme dans la juxtaposition des rôles (principalement signifiés et portés par des objets) qui sont à la fois exclusifs et imbriqués, se développe en luttes de qualités fantomatiques destinées à passionner l’adhésion à la trivialité quantitative. »
Denis Collin
[1]J’ai eu l’occasion de développer à plusieurs reprises l’intérêt du républicanisme moderne, notamment dans Revive la République (Armand Colin, 2005), Comprendre Machiavel (Armand Colin, 2008), La longueur de la chaîne (Max Milo, 2011) et dans de nombreux articles.
[2]J’entends bonapartisme au sens que lui donne Marx dans Le 18 brumaire de Louis Bonaparte : un pouvoir qui s’élève au-dessus de toutes les classes… pour mieux sauver l’ordre bourgeois.
[3]On trouve une pertinente analyse de cette transformation des partis dans le petit livre de Mauro Calise, Il partito personale. I due corpi del leader, Editori Laterza, 2000, 2010.
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