Ce qu’est le RN
Il est courant d’entendre les gens de gauche crier au fascisme et appeler à unir toutes les forces pour faire barrage au RN qui représenterait le danger majeur auquel nous serions confrontés aujourd’hui. Macron a été élu deux fois au nom du barrage au RN… Rarement la politique spectaculaire n’a été aussi éloignée de la vérité effective de la chose, comme aurait dit mon cher Machiavel.
Par Denis Collin
Publié le 6 août 2026

Le clash avec Marine Le Pen sur la question des retraites est révélateur : Bardella s’est rallié à la réforme des retraites.
Le RN est l’héritier du Front national fondé par Jean-Marie Le Pen. Le 21 juin 1973, Ordre Nouveau, composante du Front National, tient meeting à la Mutualité sur le thème « Halte à l’immigration sauvage ». Le service d’ordre de la Ligue Communiste, lointain ancêtre du NPA, attaque ce meeting pour « faire barrage au fascisme ». Une semaine plus tard, le gouvernement dissout conjointement la Ligue Communiste et Ordre Nouveau. Créé en 1972, à l’initiative notamment d’Ordre Nouveau, le Front National présidé par Jean-Marie Le Pen va désormais organiser toute la galaxie de l’extrême droite française. Nostalgiques de Vichy, anciens doriotistes, anciens de la LVF, rescapés de l’Algérie Française et de l’OAS, néonazis et néofascistes de tous poils, cathos intégristes et « païens nouvelle droite » : ils sont venus, ils sont tous là, mais ne représentent rien ou presque.
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Aux élections législatives de mars 1973, l’extrême droite obtient 0,52 % des voix. À la présidentielle de 1974, Jean-Marie Le Pen atteint péniblement les 0,75 %. Aux législatives de 1978, le FN est à 0,19 %. À la présidentielle de 1981, Le Pen ne peut pas se présenter faute d’avoir obtenu les 500 parrainages nécessaires (il n’en a que 320) et à l’élection législative qui suit l’extrême droite toutes catégories confondues culmine à 0,36 %. Aux cantonales de 1982, le FN dépasse les 10 % des suffrages dans certains cantons, première percée confirmée aux municipales de 1983… Aux européennes de 1984, Le Pen atteint 10,84 %. Dès lors la montée en puissance du FN ne va cesser de s’affirmer.
Idéologiquement le FN n’a jamais été très clair. Longtemps Jean-Marie Le Pen fut un européiste convaincu et adora Reagan et Thatcher, défenseurs du marché et de l’ordre. Rien à voir avec le fascisme tant hitlérien que mussolinien. En 2011, l’élection de Marine Le Pen à la tête du FN modifie la donne et va rendre pensable l’accès du FN aux plus hautes responsabilités. Avec 17,9 % des voix au premier tour de la présidentielle de 2012, Marine Le Pen améliore le résultat de 2002 réalisé par son père. En 2014, aux européennes le FN devient « le premier parti de France » devançant l’UMP et laissant le PS très loin derrière lui. Mais c’est surtout la physionomie du FN qui est progressivement transformée. Marine Le Pen prétend défendre la laïcité, la république et le « modèle social » français. Sur des questions essentielles, elle prend le contrepied des thèses soutenues par son père. L’opération « dédiabolisation » du FN semble réussir. Le parti « bleu marine » s’implante sur tout le territoire, dans les mairies, et fait son entrée au Sénat.
Le « front républicain » promu par les socialistes pour faire barrage au FN a fait long feu. Dans de nombreux cas, les électeurs de gauche refusent de suivre les consignes du PS les appelant à voter pour la droite afin de « faire barrage » au Front National. Plus, on remarque de nombreux reports des voix du PS vers le FN. La carte de l’implantation de ce parti recoupe d’abord très largement celle de la France désindustrialisée du Nord et de l’Est. Tout se passe comme si le FN remplaçait le PCF en plein déclin. Puis cette implantation s’est nationalisée, avec des percées chez les paysans, longtemps hostiles au FN et chez les enseignants, bastion s’il en est de la gauche.
Un moment important a été l’exclusion de Jean-Marie Le Pen par sa propre fille. Marine Le Pen, à la différence de son père, n’a nulle envie de se contenter du ministère de la parole et des provocations. Elle veut le pouvoir et doit donc balayer tout ce qui rappellerait « les heures sombres ». L’opération a plutôt bien marché : de nombreux Juifs appellent à voter RN, à l’instar de Serge Klarsfeld. Le RN est devenu un parti « gay friendly ». Des intellectuels rallient le RN, ainsi Jérôme Saintemarie, politologue et sondeur, plutôt proche jadis du chevénementisme. Des Français musulmans affirment voter pour le parti de Marine Le Pen parce qu’ils veulent faire leur vie en France et ne veulent pas être confondus avec les « voyous des cités », d’autant que, contrairement aux discours hors sol de LFI, de nombreux Français d’origine immigrée sont en pleine ascension sociale.
Le RN se présente comme un parti « interclassiste », à la fois soucieux des intérêts du patronat et défenseur des classes populaires — notamment celles des milieux ruraux ou péri-urbains bien décrits par Bruno Coquard dans Ceux qui restent. Il s’appuie sur une réalité : la dilution de la classe ouvrière avec la désindustrialisation massive du pays, et le rapprochement entre ouvriers, employés et petits patrons, dont on a vu une manifestation spectaculaire dans le mouvement des « Gilets jaunes ».
Ce succès de l’entreprise de Marine Le Pen a son revers. Comme le macronisme ou comme LFI, le RN est largement un « mouvement gazeux ». Son existence organisationnelle reste très faible. Dans des villages où le RN réunit 60 % des suffrages aux élections nationales, rien n’a changé parmi les notables locaux. Mais le RN est maintenant à la croisée de chemins. Les sondages lui montrent qu’il peut crever « le plafond de verre » et qu’il faut rassembler. Il semble que s’affrontent deux lignes : celle de Bardella qui veut l’union des droites — déjà esquissée dans l’alliance avec Ciotti — et celle de Marine Le Pen qui continue de se réclamer de l’union nationale. Bien qu’il se présente comme un enfant des classes populaires et qu’il doive son destin à son adhésion (temporaire) à la famille Le Pen, Bardella semble surtout tenté par une carrière de playboy politique. Sa liaison avec une descendante de Louis XIV, sa fréquentation des lieux chics de la Côte d’Azur, son goût pour le « bling-bling » commencent à faire jaser dans les rangs des grognards du RN.
Le clash avec Marine Le Pen sur la question des retraites est révélateur : Bardella s’est rallié à la réforme des retraites, proposée notamment par Edouard Philippe et conforme aux demandes du patronat, alors que Marine Le Pen a rappelé que la ligne était le retour à 62 ans, Il ne s’agit pas de soutenir que Marine Le Pen sera défendra la classe ouvrière — au pouvoir, les politiciens trouvent toujours d’excellentes astuces pour ne pas tenir leurs promesses, suffisamment floues pour être facilement trahies. Mais Marine Le Pen n’oublie pas, comme elle le rappelle, qu’elle est élue d’une « circonscription socialo-communiste » et non du rocher de Monaco… Pour l’heure, Bardella est promis à une carrière de Premier ministre en cas de victoire de la candidate du RN, mais de l’eau va encore couler sous les ponts dans les mois qui viennent.
Quoi qu’il en soit, une victoire de Marine Le Pen ne serait pas une catastrophe. Elle n’est pas plus à droite qu’Edouard Philippe, par exemple, et le RN ne menace pas plus les libertés que le macronisme dont les tendances autoritaires et « illibérales » s’affirment toujours un peu plus. Au mieux, Marine Le Pen fera du Meloni et les Italiens peuvent témoigner que c’est loin d’être le retour du fascisme.
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