La géographie secrète des mots
Rupture vous propose un texte en prose et en poésie de Kamel Bencheikh, qui nous emmène en voyage dans une géographie littéraire, des itinérances à travers l'Afrique du Nord, la Méditerranée, l'Europe Centrale, sur les traces d'écrivains, de poètes, d'Alger à Bucarest, en passant par Tipaza, Sétif, Tanger, Grenade, Lisbonne, Trieste, Prague.
Par Kamel Bencheikh
Publié le 23 juillet 2026

Mouloud Feraoun et Albert Camus en 1958 à Alger.
Pour mon ami Christophe Dauphin.
Je n’ai jamais voyagé seulement avec mes yeux. Mes voyages commencent toujours par une phrase, un vers, une voix surgie d’un livre qui vient frapper doucement à la porte de mon âme.
Les écrivains sont mes compagnons de route. Ils ne portent ni passeport ni frontière. Ils m’embarquent sur leurs navires invisibles, ces bateaux ivres dont les voiles sont tissées d’encre, de rêves et de mémoire.
Je ne visite pas les villes. Je les retrouve.
Je marche dans leurs rues accompagné des fantômes lumineux de ceux qui les ont aimées avant moi.
À Alger, je cherche encore les traces de Mouloud Feraoun et de Jean Amrouche à Sétif, celles de Kateb Yacine. Ils m’apprennent que la littérature est parfois une patrie supplémentaire, un lieu où les blessures peuvent enfin se dire.
À Tipaza, j’entends la voix grave d’Albert Camus, enfant du soleil et de la mer, qui portait en lui cette Méditerranée où les rives se regardent sans jamais cesser de se chercher.
À Tanger, dans les ruelles du Petit Socco, j’espère croiser Mohamed Choukri, l’enfant pauvre devenu prince des mots, celui qui a transformé la misère en vérité littéraire. J’y imagine aussi Jean Genet, Paul Bowles et les voyageurs de la Beat Generation, ces âmes vagabondes venues chercher dans la ville blanche un peu de liberté.
À Lisbonne, je poursuis Fernando Pessoa entre les façades fatiguées et les mélodies du fado. Mais Pessoa disparaît toujours derrière ses propres masques, comme pour nous rappeler que l’homme est un continent impossible à explorer entièrement.
À Prague, je marche dans les pas de Kafka, cet arpenteur des labyrinthes humains. À Bucarest, j’écoute Cioran murmurer ses inquiétudes métaphysiques. À Trieste, je pense à Claudio Magris, ce géographe des frontières intérieures.
À Grenade, le vent prononce encore le nom de Federico García Lorca. La ville porte toujours la blessure de son poète assassiné, comme une cicatrice que le temps n’a jamais réussi à effacer.
Les écrivains sont des ensorceleurs.
Il faut se méfier d’eux.
Ils cachent des pièges dans les phrases les plus simples. Un mot peut ouvrir une porte oubliée. Une image peut déplacer une montagne. Une page lue au hasard peut bouleverser une vie entière.
Grâce à eux, les rues deviennent des romans, les cafés des refuges, les quartiers des royaumes.
Moi-même, je me suis souvent perdu en suivant leurs traces.
Et je me suis toujours retrouvé.
Il y eut notamment cette rencontre étrange avec Gaston Miron. Un livre trouvé presque par hasard, usé par le temps, oublié sur un coin de table.
L’Homme rapaillé.
Je ne connaissais pas encore la force de ce mot.
Puis quelques vers sont venus à moi :
« Je suis né ton fils par en haut là-bas / dans les vieilles montagnes râpées du nord. »
Ces montagnes inconnues m’ont immédiatement ramené aux miennes.
Au Djurdjura de mon enfance.
À ces sommets d’Algérie où j’avais appris le silence des pierres, la mémoire des villages, la profondeur des racines.
Moi qui avais grandi entre plusieurs appartenances, moi qui portais en moi les questions de l’exil et de l’identité, j’ai reçu ces mots comme une main tendue dans l’obscurité.
À cette époque, je cherchais encore mon propre visage.
J’avais appris la rigueur des sciences, la logique des raisonnements, la discipline des chiffres. Mais mon âme réclamait autre chose.
Elle voulait respirer.
Elle voulait raconter.
Il y avait en moi une bataille ancienne entre l’homme rationnel et le poète. Pendant longtemps, ils se sont affrontés.
Puis un jour, le poète a gagné.
Et ce fut une libération.
Depuis, je sais que les mots ne sont pas un refuge contre le monde. Ils sont une manière de l’habiter plus intensément.
J’ai rencontré des écrivains qui m’ont appris que l’enracinement n’est jamais une prison lorsqu’il accepte le souffle du large.
J’ai rencontré des voix qui m’ont montré que la mémoire n’est pas une fermeture, mais une passerelle.
J’ai appris auprès de Tahar Djaout que l’écriture peut être un acte de résistance.
Auprès d’Amin Maalouf, que les identités peuvent être multiples sans être divisées.
Auprès de Boualem Sansal, que la liberté commence souvent par le courage de dire non.
Auprès d’Assia Djebar, que les silences des femmes et des peuples oubliés peuvent devenir une musique.
Auprès d’Andrée Chedid, que l’humanité demeure plus grande que toutes les frontières.
Auprès de Stefan Zweig, que l’Europe fut aussi une civilisation de rencontres, de traductions et de passages.
Auprès de tant d’autres, j’ai compris que les écrivains ne possèdent aucune terre. Ils appartiennent à toutes.
Aujourd’hui, alors que le monde semble parfois se refermer derrière les murs, les peurs et les replis, je veux rappeler une évidence.
Une langue n’est jamais une propriété privée.
Une culture n’est jamais une forteresse.
Une mémoire n’est jamais un territoire réservé.
Les grandes civilisations sont nées des mélanges, des croisements, des rencontres imprévues.
Elles portent les traces de ceux qui sont venus d’ailleurs.
Elles avancent grâce aux voyageurs, aux exilés, aux rêveurs.
Le monde que j’aime n’a pas une seule couleur.
Il est berbère et européen.
Arabe et méditerranéen.
Africain et asiatique.
Il porte les visages de ceux qui sont nés quelque part et de ceux qui ont dû partir.
Il appartient aux enfants des montagnes comme à ceux des grandes villes.
Aux héritiers comme aux voyageurs.
Aux enracinés comme aux nomades.
Car l’homme n’est jamais seulement d’un lieu.
Il est fait de toutes les routes qu’il a parcourues, de toutes les voix qu’il a entendues, de tous les livres qui l’ont sauvé.
Les écrivains sont ces passeurs d’aube.
Ils nous rappellent que nous sommes peut-être moins les habitants d’un pays que les enfants d’une immense bibliothèque ouverte sur le monde.
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