Messi, le « lobby juif » et l’art officiel de perdre
Battue 3 à 0 par l’Argentine, l’Algérie a vite trouvé son coupable. Pas le pied gauche de Lionel Messi. Un « lobby juif » qui dirigerait le monde. Autopsie froide d’une déroute que l’Algérie officielle a transformée en aveu.
Par Mohamed Sifaoui
Publié le 22 juin 2026

Un certain Mustapha Maazouzi a livré son « expertise », expliquant que Messi « appartient à un lobby juif ».
Trois buts, tous du même homme, à bientôt trente-neuf ans, sorti sous l’ovation d’un stade de Kansas City conquis. Voilà pour les faits. Messi a frappé à la 17e, à la 60e, à la 76e minute, égalant au passage le record de Miroslav Klose, meilleur buteur de l’histoire des Coupes du monde. Le reste relève de la fiction. Et la fiction, comme souvent, est désormais algérienne.
Trois buts, tous du même homme, à bientôt trente-neuf ans, sorti sous l’ovation d’un stade de Kansas City conquis. Voilà pour les faits. Messi a frappé à la 17e, à la 60e, à la 76e minute, égalant au passage le record de Miroslav Klose, meilleur buteur de l’histoire des Coupes du monde. Le reste relève de la fiction. Et la fiction, comme souvent, est désormais algérienne.
Sur le plateau de la chaîne arabophone Ennahar, poubelle d’un régime en perdition, un certain Mustapha Maazouzi a livré son « expertise » pour expliquer la défaite algérienne. Et quelle expertise !
Messi, a-t-il expliqué le plus sérieusement du monde, « appartient à un lobby juif », lequel « tient le monde » et « le gère à sa convenance ». Une « mafia », a-t-il précisé, au cas où la nuance aurait échappé à quelqu’un. Le triplé de la Pulga ne devait donc rien à son gauche d’orfèvre. Il procédait d’une puissance occulte, planétaire, mobilisée tout entière pour humilier onze Fennecs un soir de juin.
Il ne manquait plus que notre antisémite du jour réclame la potence pour Maza ou Mahrez, coupables d’avoir serré la main au présumé représentant argentin du « lobby ».
On connaît la chanson. Elle n’a pas vingt ans, elle en a cent. Le Juif omnipotent qui manœuvre les arbitres, les institutions et les destins, c’est la vieille fable des Protocoles, recyclée pour l’âge du football et des plateaux nocturnes. Quand le réel résiste, on convoque la main cachée. C’est commode. Cela dispense de regarder le tableau d’affichage.
Car avant d’en appeler au cosmos, l’Algérie officielle avait épuisé les coupables terrestres. La Fédération a saisi la FIFA pour contester l’arbitrage de Szymon Marciniak, un tacle de Messi sur Aïssa Mandi resté sans carton, un coude d’Alexis Mac Allister sur Ibrahim Maza. L’arbitre, la VAR, la commission : tout y est passé. Comme cela ne suffisait pas, on est monté d’un cran. Gianni Infantino en personne a été enrôlé dans le complot, soupçonné de punir l’Algérie pour ses positions sur le Sahara occidental et la Palestine. Le raisonnement vaut son pesant de cacahuètes : « Si nous avions les moyens de gagner la Coupe du monde, ils nous en empêcheraient. » Admirez l’élégance. Même la victoire qu’on n’a jamais obtenue était déjà volée.
Que les Algériens soient de mauvais perdants, quel que soit le sujet, c’est une chose connue. Cette attitude qui caractérise ceux qui sont incapables de se remettre en question s’amplifie dès qu’il s’agit de football. C’est dire si certains commentateurs pariaient sur un 3-0, mais en faveur de leur équipe nationale. Quand on aime, on ne compte pas. Pire, on délire.
Reste l’essentiel, que la pantalonnade ne doit pas masquer. Ces propos ne sont pas un dérapage. Ils sont le régime en miniature. Depuis des décennies, le système algérien explique ses échecs par la « main de l’étranger », le complot français, la conspiration sioniste, le lobby juif, les magouilles marocaines, l’éternel ennemi tapi derrière chaque pénurie d’huile et chaque revers diplomatique. Cet énergumène de Maazouzi n’a rien inventé. Il a vulgarisé une doctrine d’État. Le chroniqueur dit tout haut, et en plus sot, ce que le pouvoir et une grande partie de la société murmurent depuis l’indépendance confisquée. Un murmure qui s’est amplifié avec Tebboune dont les quelques détracteurs rappellent, là aussi, une ascendance juive et une « proximité avec le lobby sioniste ». Il y a de quoi se perdre dans ce labyrinthe algérien. À ce titre, notre commentateur du jour ressemble à s’y méprendre à son président et à ses dirigeants : incapable de nommer une défaite, prompt à la travestir en agression.
Et les autorités ? L’Autorité de régulation de l’audiovisuel a « suivi » les programmes, publié un communiqué, et sanctionné personne. On a connu fermeté plus convaincante. Déverser en direct, sur une grande chaîne, la thèse d’une mafia juive régnant sur la planète n’aura coûté à son auteur ni son micro, ni son salaire, ni même un froncement de sourcil officiel. Le silence, ici, vaut signature. Mais en écrivant cela, on omettrait presque de préciser que sous Tebboune l’antisémitisme ne constitue pas un délit. C’est une opinion répandue. Triste évolution d’une société qui est pourtant multiple.
Disons-le sans détour, et que les supporters sincères, ceux qui ont chanté avant d’encaisser en silence, me pardonnent la formule : les Algériens n’ont pas su gagner sur le terrain et n’ont pas su perdre en dehors. La distinction compte. Sur la pelouse, il n’y a nulle honte à céder face aux champions du monde en titre et au plus grand joueur de sa génération. La honte est venue après, en studio, quand une pseudo-élite a préféré l’imprécation à l’examen, et le fantasme au simple relevé du score.
On peut perdre contre Messi. La planète entière y est passée. On ne devrait jamais perdre contre son propre reflet. Pauvre Algérie.
Le prochain match de l’Algérie est contre la Jordanie ce mardi matin. Maintenant, espérant que les commentateurs algériens ne mettront pas une éventuelle défaite sur le dos d’accords de paix entre la monarchie hachémite et Israël.
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