Comment l’Occident a perdu la guerre d’Afghanistan
Par Emmanuel Razavi (*)
Publié le 11 septembre 2025

Lorsque Kaboul fut reprise par les talibans en août 2021...
Il y a 24 ans, quelques jours seulement avant le 11 septembre 2001, le commandant Massoud était assassiné, lors d’un attentat suicide perpétré par des terroristes d’Al-Qaïda. À ses côtés, se trouvait un journaliste proche de lui, qui perdit un œil dans l’explosion. Il s’appelait Fahim Dashty, il était afghan et faisait figure de héros romantique. Il était un prince du journalisme et de la poésie, un combattant de la liberté. Rédacteur en chef de l’hebdomadaire Kabul Weekly, ex-dirigeant de l’Union nationale des journalistes afghans (ANJU), cet intellectuel avait la liberté de la presse chevillée au corps et en avait fait son combat.
La guerre contre l’islamisme qui avait ravagé son pays, il la menait par les mots et les lettres, aux côtés de ceux qui combattaient les talibans et leurs alliés.
Cet homme magnifique, j’ai eu l’immense honneur de le connaître et de passer, durant de longs mois, des heures à parler quotidiennement avec lui et surtout, à l’écouter. De taille moyenne, la démarche toujours assurée et la tête légèrement penchée en raison de son regard abimé, il se promenait souvent le crâne couvert de son pakol, ce béret en laine que l’on porte en Afghanistan et au Pakistan. Lorsqu’il entrait dans mon bureau, situé à quelques mètres du sien, le temps semblait suspendu. Il s’asseyait en face de moi, jouait avec sa barbe, me souriait, allumait une cigarette, puis commençait de longs monologues que je ne me risquais pas à interrompre. Charismatique, il était un véritable chef, et personne ne s’aventurait à lui couper la parole. Tel un personnage sorti d’un roman de Kipling, il aimait les longs récits, et les parsemait toujours de silences interminables, pour laisser à son interlocuteur le temps de prendre la mesure de chaque phrase qu’il prononçait. Chaque après-midi, je l’écoutais ainsi convoquer l’histoire et prédire l’avenir. Car cet homme, victime des terroristes d’Al-Qaïda et qui souffrait encore de ses blessures, n’était pas dupe des récits sur « la démocratie » portés par les Occidentaux et les cohortes d’humanitaires débarqués à Kaboul dans leur sillage. Fahim, dont je garderai toute ma vie le souvenir précieux, pressentait les choses. « Le pays a été libéré. Mais cela ne durera pas. Les Occidentaux repartiront, et les talibans reviendront. L’Occident n’a pas suffisamment intégré que ce qui se joue en Afghanistan, concerne le monde entier », m’avait-il dit un jour de février 2004.
Avec la 101e Airborne, sur la piste des chefs talibans et d’Al-Qaïda
Il faut se souvenir. Au lendemain des attaques du 11 septembre, une coalition emmenée par les États-Unis, qui comptait en son sein la plupart des États membres de l’Union européenne, avait réussi à faire tomber le régime des talibans. Les ONG étaient à leur tour intervenues, prenant part à la reconstruction du pays, créant notamment des écoles un peu partout, formant des journalistes, des enseignants, et des ingénieurs. Leur travail ne s’arrêtait jamais, et je peux témoigner qu’en l’espace de quatre ou cinq ans, le parcours accompli par les humanitaires fut souvent remarquable, même si bien sûr, des esprits grincheux estiment que ce ne fut pas assez, et que tous ne furent pas exemplaires.
Pourtant, plus le pays se restructurait, plus les Afghans se plaignaient de la présence militaire occidentale. Ceux-là mêmes qui les avaient libérés des talibans commencèrent peu à peu à être perçus comme des occupants. Mais un autre phénomène jouait en faveur d’une forme de contestation. Les Occidentaux qui travaillaient en Afghanistan, souvent pour le compte d’organisations non gouvernementales, étaient payés bien plus cher que les Afghans, à compétences égales. Cela engendra d’abord de l’incompréhension, puis des frustrations et enfin, des jalousies.
L’armée américaine, quant à elle, était la cible de nombreuses critiques. Les Afghans se plaignaient de son manque de respect vis-à-vis des femmes, dont les voiles étaient systématiquement soulevés par les GI lors de contrôles d’identité ou de fouilles de maisons. Plus généralement, la population afghane, très conservatrice, ne supportait pas leurs manières, qu’elle jugeait inconvenantes.
En mars 2004, alors que j’étais installé à Kaboul depuis plusieurs mois, je pris la décision de partir faire un reportage à la frontière afghano-pakistanaise, où étaient cantonnés les soldats de la mythique 101e Airborne, accompagné de l’un de mes estimés confrères. Les Américains étaient basés dans la province de Khost, à Salerno, une « base de combat » composée de tentes, et de quelques baraquements en contreplaqué. Des sacs de sable, une clôture grillagée et des miradors la protégeaient des attaques ennemies, mais de façon bien imparfaite, l’endroit ressemblant davantage à une « cuvette » encerclée de hauteurs rocheuses et de montagnes aux cimes acérées, qu’à une véritable fortification militaire.
La mission des rangers et des forces spéciales cantonnés là consistait à traquer les chefs talibans et d’Al-Qaïda, ainsi qu’à trouver leurs caches d’armes. Une charge d’autant plus dangereuse que les islamistes tiraient chaque nuit, depuis les massifs rocheux où ils étaient embusqués, des roquettes sur le camp, faisant régulièrement des victimes. Cette situation, éreintante, mettait les combattants américains dans un état de tension permanente. À tel point que le médecin-colonel du camp m’avait confié que la plupart d’entre eux consommaient quotidiennement des antidépresseurs pour ne pas succomber à la dépression et à l’hyper-stress.
Je me souviens encore de notre première nuit passée là-bas, sous le feu ennemi, avec la canonnade américaine qui répliquait, sans jamais savoir si elle avait touché sa cible. Dans l’obscurité la plus totale, l’on était frappé par les éclairs formés par le tir des batteries, ainsi que par leur bruit, qui ressemblait à celui du tonnerre. Cette nuit-là, deux soldats américains furent tués par les talibans, pourtant demeurés invisibles durant l’affrontement.
La guerre – il faut l’avoir vécue – transforme terriblement l’être humain. Elle lui grignote lentement l’estomac lui ronge inlassablement les nerfs, et injecte dans son cerveau un effroyable sentiment de peur, transformant parfois le plus doux des hommes en un véritable chien enragé.
Durant une dizaine de jours, je partageai ainsi, avec mon confrère, le quotidien si difficile de ces militaires, ainsi que leurs patrouilles, dans une zone alors considérée comme l’une des plus dangereuses du pays.
Un autre souvenir, tragique : Un matin, alors que nous interviewions un officier, un enfant d’une dizaine d’années qui se déplaçait à vélo, s’approcha du camp. Immédiatement, il fut la cible d’un tir de roquette qui le blessa grièvement. Interrogeant le commandant en second de Salerno sur les raisons de ce tir qui avait visé un gamin inoffensif, ce dernier me répondit : « Il était au mauvais endroit, au mauvais moment. Il est d’ailleurs indiqué à plusieurs endroits qu’il ne faut pas circuler aux abords de la base. » Je lui fis alors remarquer que les panneaux indiquant cela étaient écrits en anglais et que, la plupart des gens de la région étant analphabètes, il y avait peu de chances pour que ces indications soient comprises par un enfant. Cela n’eut pas l’air de l’affecter. Cependant, l’équipe paramédicale du camp se rendit immédiatement auprès de l’enfant blessé, dont le ventre était en charpie, et l’emmena sous une immense tente qui faisait office d’hôpital de campagne. Je passe sur les détails, mais près d’une heure plus tard, son père, qu’une patrouille était allé chercher dans un village voisin, arriva au chevet de son fils, dont il était à peu près certain qu’il ne survivrait pas. L’homme, avec lequel je parvins à m’entretenir grâce à un interprète, me fit part de sa rage envers les soldats qui avaient probablement tué son fils.
Durant cette période avec la 101ème, je vis à nouveau des civils afghans être pris pour cibles par les soldats et perdre la vie. Évidemment, ce que je vis là allait dans le sens de ce que me racontait Fahim Dashty. Des règles d’engagement absurdes, une méconnaissance des us et coutumes, ainsi qu’un terrain compliqué firent peu à peu perdre aux Américains la confiance de la population. Les Occidentaux, souvent assimilés à eux, quelle que soit leur nationalité, commencèrent dès lors à être rejetés, ce qui facilita le retour au pouvoir des talibans.
À mon retour, je racontai à Fahim ce dont j’avais été le témoin. Il m’écouta avec beaucoup d’attention et me fit part de sa préoccupation : « Les Américains perdent du terrain. L’opinion se retourne contre eux et contre les Européens, car ici, on ne fait pas la différence entre les uns et les autres. Cela ne présage rien de bon pour l’avenir du peuple afghan. Je suis inquiet pour mon pays. Mais ce que n’ont pas compris les Américains, c’est que le retour des talibans sera aussi terrible pour eux, car le terrorisme reviendra. » Il voyait juste.
Dans les années qui suivirent, je suis retourné en Afghanistan, où j’ai vu la situation se dégrader peu à peu. Alors que les talibans n’étaient plus qu’une poignée à la fin de l’année 2001, ils avaient, moins de dix ans plus tard, reconstitué leurs forces.
Les Américains, eux, décidèrent de se désengager et de quitter le pays. Lorsque Kaboul fut reprise par les talibans en août 2021, mon ami Fahim Dashty rejoignit les forces du Front national de résistance, composées de combattants de l’Alliance du Nord et commandées par Ahmad Massoud (fils du commandant Massoud). J’appris un matin, par une dépêche, qu’il avait trouvé la mort. C’était le 6 septembre, lors d’une frappe attribuée à un drone pakistanais. Quelques heures avant d’être tué, il aurait dit : « Si nous mourons, l’histoire retiendra que nous l’avons fait en personnes qui ont défendu leur pays jusqu’au bout. »
Je pense souvent – avec émotion – à Fahim, à ses analyses en forme de prédictions. Les années passant, je me rends compte à quel point il avait compris ce qui nous attendait. Car il faut bien le reconnaître : malgré la tragédie du World Trade Center, et l’intervention – ratée – en Afghanistan, rien n’a changé. Au contraire, de nouveaux groupes jihadistes terroristes sont apparus là-bas, et l’Afghanistan est à nouveau devenu une base pour plusieurs d’entre eux.
L’Occident, quant à lui, s’est peu à peu trouvé submergé par la menace islamiste, ses élites politiques se montrant incapables de l’endiguer.
E. R.
(*) Emmanuel Razavi est grand reporter. D’origine iranienne, il est spécialiste du Moyen-Orient et a été en poste en Afghanistan dans les années 2000. Il y a réalisé des reportages pour Paris Match, Valeurs Actuelles, Arte, France 24 et la chaine Planète. À travers un hommage personnel à son confrère et ami Fahim Dashty, célèbre journaliste afghan tué dans un bombardement, il revient sur les raisons qui ont permis aux talibans de reprendre le pays et d’en faire à nouveau un sanctuaire du terrorisme islamiste.
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