Une lâcheté désormais ordinaire s’exprime à la philharmonie de Paris
Décidément, il faut avoir une étrange conception de la justice pour croire qu’on défend la paix en censurant la musique et plus généralement la culture. Quand un chef d’orchestre israélien est la cible d’un appel au boycott en raison de sa nationalité, voilà un fait qui dit beaucoup du brouillage moral d’une époque bouleversée par toutes les confusions politiques, idéologiques et sémantiques.
Par Mohamed Sifaoui
Publié le 9 novembre 2025

Accepter que l’on maltraite un artiste pour une citoyenneté, c’est ouvrir la voie à toutes les justices d’exception, à toutes les inquisitions identitaires.
Dans la fièvre des débats publics, certains appels au boycott glissent souvent sur la pente glissante de l’amalgame. C’est ce que racontent les récentes injonctions visant à interdire un chef d’orchestre israélien et les tensions qui ont eu lieu, avant et pendant, le concert de l’Orchestre philharmonique d’Israël jeudi dernier à Paris.
Ces attitudes d’une rare indécence rappellent cette propension à confondre l’individu avec l’État, l’artiste avec le pouvoir politique et des citoyens avec la politique de leur pays. Cette construction mentale, assez spécieuse, c’est celle qui avait nourri Mohamed Merah en 2012 qui, pour justifier le fait d’avoir tiré sur des enfants de 3, 5 et 8 ans, expliquera au négociateur du RAID que c’était pour répondre au « gouvernement israélien » et « ses crimes contre les enfants palestiniens ». Même si, en apparence, nous avons là deux faits différents dans la forme, ils proviennent d’une même idée qui fait croire que le citoyen ou l’artiste israélien est coresponsable de la politique menée par Benjamin Netanyahu.
Sous couvert d’éthique, on s’adonne ici à une punition collective, travestie en vertu, et qui trahit à la fois la pensée et la culture.
Pour essayer de justifier cette attitude, les matamores de La France Insoumise ont immédiatement fait un parallèle avec des artistes russes dont les représentations ont été annulées sur décision du pouvoir politique. Oui, parce que la première particularité est là : les décisions d’annulation d’artistes russes, même si je ne les partage pas, à titre personnel, reposent sur une décision souveraine de l’État français.
Un artiste n’est pas un responsable politique, il n’est pas le prolongement d’une armée, ni le reflet d’une diplomatie
Mais de plus, il faut tout de même avoir un sacré culot pour considérer qu’il faille mettre sur un pied d’égalité la politique d’un État agresseur, la Russie, qui lance une guerre contre un État souverain, l’Ukraine, et qui de surcroit menace l’Europe avec celle d’un autre État, en l’occurrence Israël, qui lançait une guerre contre des organisations terroristes à la suite d’une attaque contre des civils sur son propre territoire. Même si je peux comprendre que soit discutée l’intensité de la riposte militaire israélienne, il y a dans cette volonté à laisser croire qu’il s’agissait d’une guerre d’agression une totale malhonnêteté intellectuelle. Mais dire que la France insoumise est malhonnête intellectuellement relève du truisme ordinaire.
Sur le principe, qu’on le veuille ou pas, un artiste n’est pas un responsable politique, il n’est pas le prolongement d’une armée, ni le reflet d’une diplomatie et ce, même lorsqu’il approuve la politique de son pays. Il est, au contraire, l’un de ces rares êtres qui rappellent au monde qu’il existe autre chose que la politique : la création, la beauté, la conscience, la liberté. En confondant un artiste avec le pouvoir de son pays, on nie précisément ce qu’il incarne : la capacité de transcender les frontières, d’émouvoir au-delà des appartenances et de tisser, par l’art, une fraternité humaine que les gouvernements, eux, défont trop souvent.
De plus, dans le cas précis, il y a soit de l’antisémitisme soit de l’ignorance crasse au sujet de l’orchestre philharmonique d’Israël. Il peut y avoir une conjugaison des deux aussi. Durant les années, les lois antisémites érigées avec la montée du nazisme provoquaient l’exclusion des musiciens juifs des orchestres européens, notamment de l’orchestre philharmonique de Berlin et de Vienne. Certains d’entre eux décident alors de créer un orchestre d’exil. Avec la création de l’État d’Israël en 1948, l’ensemble prend officiellement le nom d’Israel Philharmonic Orchestra et devient un ensemble de renaissance culturelle et de résilience du peuple juif.
Pour cette gauche, il n’y a plus qu’un seul sujet
Mais que veut dire tout cela aujourd’hui à Jean-Luc Mélenchon et à sa petite soldatesque bien dressée comme de petits caniches, d’autres comme de petits roquets qui vocifèrent en chœur une partition tautologique qui, depuis le 8 octobre 2023, alors que le sang des victimes israéliennes n’avait pas encore séché, pour reprendre la sémantique islamiste et, parfois au mot près, le narratif du Hamas.
Qu’est-ce qui prouve ce qui précède ? D’abord le caractère obsessionnel. Comme si la « cause palestinienne » devait être érigée comme la mère de toutes les causes. Ensuite, l’attitude qui montre de l’hostilité à l’égard de la politique de l’État d’Israël, ce qui est recevable, mais ce qui l’est moins, dans le même mouvement, pour tous les Israéliens, pour la diaspora, pour les institutions juives de France et même pour tout Français juif (ou pas) qui exprimerait un attachement à Israël. Et enfin, cette obsession prend toute son ampleur lorsque plus aucune autre cause ne devient importante pour cette camarilla d’extrême gauche : il ne se passe rien au Soudan, il n’y a pas de guerre en Ukraine, le Mali ne risque pas de tomber entre les mains des djihadistes, Boualem Sansal et le journaliste sportif Christophe Gleizes ne sont pas arbitrairement emprisonnés en Algérie, il n’y a pas de détenus d’opinion en Tunisie, les Talibans ne sont pas en train de maltraiter les femmes afghanes. Non, pour cette gauche, il n’y a plus qu’un seul sujet.
Oserait-on, en toute cohérence, exiger de la société des nations qu’elle ostracise un pianiste iranien sous prétexte que Téhéran est gouverné par des mollahs ? Faut-il conspuer un chef d’orchestre algérien demain parce que ce régime refuse de reprendre ses OQTF ? Devrions-nous laisser l’art devenir une instance supplétive de la politique étrangère, au risque de dénaturer l’une comme l’autre ?
Faire peser sur les épaules d’un créateur, quel qu’il soit, la responsabilité des choix, parfois iniques, d’un gouvernement, c’est instaurer un régime de culpabilité collective. L’exigence éthique commande le discernement, la capacité de faire la part entre l’engagement personnel d’un individu et la réalité institutionnelle de son pays.
L’art appartient à l’humanité tout entière. Mais la bêtise appartient aujourd’hui principalement aux islamogauchistes
Accepter que l’on maltraite un artiste pour une citoyenneté, c’est ouvrir la voie à toutes les justices d’exception, à toutes les inquisitions identitaires. Ce n’est pas la justice ni la paix que l’on y gagnera, mais l’appauvrissement mutuel, le repli, le ressentiment. À l’heure où se multiplient les lignes de fracture, il est plus urgent que jamais de rappeler cette évidence : c’est dans la rencontre, même conflictuelle, que réside l’espoir d’un monde commun.
Le boycott d’un artiste pour des raisons politiques n’est pas seulement une faute intellectuelle, c’est une défaite morale. Il traduit cette paresse qui consiste à substituer la simplification morale à la complexité du réel, à transformer la scène culturelle en tribunal international. Or la civilisation, c’est précisément ce qui commence quand on cesse de juger les hommes en bloc, quand on refuse de confondre le citoyen et le pouvoir, l’être humain et le système sous lequel il vit.
Certes, il est légitime de contester une politique, d’exiger justice lorsqu’on estime que celle-ci a été bafouée, d’appeler les gouvernements à rendre des comptes. Mais faire d’un violoniste, d’un poète ou d’un chef d’orchestre le bouc émissaire des reproches, légitimes ou illégitimes, dirigés contre un État, c’est renoncer à ce que la culture a de plus noble : sa capacité à dire l’universel. La musique, comme la littérature ou la peinture, n’est le prolongement d’aucun gouvernement. L’art appartient à l’humanité tout entière. Mais la bêtise appartient aujourd’hui principalement aux islamogauchistes qui, au lieu d’écraser l’infâme, veulent parfois faire taire la musique.
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