Radiologie : quand la logique comptable oublie la médecine
Le récent rapport IGAS-IGF, intitulé « Pertinence et efficience des dépenses de radiologie », publié en mai 2025, dresse un constat sévère sur le secteur de la radiologie. Derrière des termes comme « efficience » ou « optimisation », le texte impose une vision strictement budgétaire de la spécialité, réduite à une dépense à encadrer et à une ligne budgétaire à réduire. Une lecture froide, déconnectée du terrain, qui oublie l’essentiel : le rôle central du diagnostic dans la sécurité des soins et l’efficacité du système de santé.
Par Dr. Mickaël Cohen (*)
Publié le 18 novembre 2025

La radiologie n’est pas une dépense à réduire, mais un investissement à consolider : pour garantir un accès équitable, un diagnostic sûr, et une médecine qui soigne avant de réparer.
En premier lieu, il convient de souligner que le radiologue est un médecin dont le rôle est central dans un processus de diagnostic. Il ne s’agit pas d’un technicien assis derrière un écran. C’est un médecin à part entière, qui analyse, interprète et engage sa responsabilité à chaque instant, devant chaque image. De la détection au suivi, du dépistage à l’urgence vitale, son expertise conditionne donc la trajectoire du patient.
Réduire cette fonction complexe à une question de productivité, outre le mépris affiché à une spécialité médicale, revient à affaiblir la première étape de toute chaîne de soins : le diagnostic juste, au bon moment. C’est la raison pour laquelle, tous les systèmes de santé performants ont compris qu’investir dans l’imagerie, c’est soigner à la fois plus tôt et mieux.
Le rapport IGAS-IGF reproche à la radiologie un niveau d’équipement jugé excessif. Pourtant, la France reste en retrait : elle compte environ deux fois moins de scanners et d’IRM que l’Allemagne ou l’Italie.
Ce déficit se traduit par des délais d’attente encore trop longs, qui s’étirent parfois sur plusieurs semaines y compris pour un examen essentiel.
Chercher à réguler ce secteur sans concertation avec les praticiens, c’est fragiliser la sécurité des patients.
Investir dans les équipements, ce n’est pas multiplier les machines : c’est garantir un accès rapide au diagnostic, prévenir les pertes de chance et améliorer la pertinence des soins. À l’échelle du système, chaque diagnostic anticipé représente un traitement mieux ciblé et, à terme, la réalisation d’économies réelles pour les caisses de l’État.
D’un autre côté, les examens répétés, parfois stigmatisés, ne représentent pas un abus, mais une exigence médicale, essentielle pour arrêter un diagnostic précis.
Ainsi, quand le rapport évoque une « redondance » d’actes radiologiques, il considère, à tort, que la répétition d’examens serait de fait synonyme d’abus. Ce qui est inexact. Cette répétition est le plus souvent justifiée et correspond à des suivis post-traumatiques, des contrôles post-opératoires, ou à la surveillance de certaines pathologies comme certains types de cancers.
Ces pratiques sont encadrées par des recommandations scientifiques et relèvent d’une logique clinique, pas économique.
Supprimer ces examens au nom de la productivité reviendrait à ignorer des complications, des récidives ou des évolutions silencieuses. C’est donc exposer la vie des patients au nom de la réalisation d’économies. Ce qui est une aberration d’un point de vue à la fois médical et éthique.
En effet, chercher à réguler ce secteur sans concertation avec les praticiens, c’est fragiliser la sécurité des patients.
L’intelligence artificielle : un outil, pas un substitut
L’intelligence artificielle progresse et s’intègre déjà dans l’imagerie médicale. Elle assiste le radiologue dans la détection ou le tri des images. Mais elle ne remplace ni la responsabilité, ni le raisonnement clinique. Un algorithme, aussi performant soit-il, ne connaît ni les antécédents, ni le vécu, ni le doute diagnostique.
L’IA doit être utilisée comme un levier de qualité, pas comme un alibi pour réduire la présence médicale. Croire qu’elle se substituera à l’expertise humaine, c’est confondre la technologie avec la médecine. Cette évolution technologique est essentielle et sans nul doute un bienfait. Cela dit, il faut la voir en complémentarité et non pas en substitution.
L’IA ne remplacera pas le regard et le diagnostic du radiologue, elle doit être perçue comme un assistant qui permet plus de rapidité et d’efficacité dans la réalisation du diagnostic.
La radiologie, une spécialité déjà mise à contribution
Depuis dix ans, la radiologie a largement participé à l’effort national de maîtrise des coûts. Baisse continue des tarifs, prise en charge des produits de contraste, renouvellement constant du matériel : ces efforts représentent près de 1,5 milliard d’euros d’économies. Aujourd’hui, l’imagerie médicale ne pèse que 3 % des dépenses de santé.
Demander encore des coupes budgétaires, c’est risquer de rallonger les délais d’accès, d’aggraver les inégalités territoriales et de compromettre la modernisation du parc d’équipements.
Il s’agit d’un maillon essentiel dans tous les territoires, car la radiologie joue incontestablement un rôle clé dans l’équilibre territorial de la santé.
Dans de nombreux hôpitaux et cabinets de proximité, elle est le dernier service médical accessible. Les radiologues assurent la continuité des soins, la permanence d’accès, les urgences, et participent à la couverture des zones sous-dotées. Affaiblir cette filière reviendrait à isoler encore davantage les patients ruraux et à priver les établissements locaux d’un outil diagnostique indispensable.
La radiologie n’est pas un luxe
La radiologie, loin d’être un luxe, est un service public à part entière. Ne plus la voir ainsi, c’est exposer notre système de santé à des défaillances certaines.
De ce point de vue, lorsque des réformes ou des évolutions s’imposent, il est nécessaire de réformer avec les praticiens, et certainement pas contre eux.
Personne ne conteste la nécessité d’améliorer la coordination et la pertinence des actes. Mais une réforme construite sans les praticiens se condamne à l’inefficacité. Il est évident donc que les radiologues, par leur connaissance fine du terrain et des besoins médicaux, doivent demeurer au cœur de la réflexion sur l’avenir de la spécialité.
Opposer maîtrise budgétaire et qualité du soin mène également vers une autre impasse. Là aussi, la véritable efficience passe par l’expertise, et non pas par la contrainte.
Réformer la radiologie sans écouter ceux qui la pratiquent, c’est prendre le risque de fragiliser tout le système de soins.
En conclusion, investir dans la qualité, c’est économiser sur les erreurs. Chaque retard de diagnostic coûte cher : humainement, médicalement, financièrement. Une politique de santé efficace ne peut se réduire à une équation comptable. La radiologie n’est pas une dépense à réduire, mais un investissement à consolider : pour garantir un accès équitable, un diagnostic sûr, et une médecine qui soigne avant de réparer.
Réformer la radiologie sans écouter ceux qui la pratiquent, c’est prendre le risque de fragiliser tout le système de soins.
Revenir à des décisions fondées sur l’écoute des praticiens serait la première étape indispensable pour que la réforme de la radiologie n’oublie pas l’acteur essentiel : le patient.
M. C.
(*) Dr Mickaël Cohen
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