Le multilatéralisme en sursis face à la brutalité américaine ?
Malmené par la présidence Trump, fragilisé par la fragmentation du monde et la montée des logiques de puissance, le multilatéralisme déjà moribond survit tant bien que mal. La brutalité américaine, prédatrice plus que jamais, y compris envers ses alliés européens, achève de fissurer les fondations d’un ordre international déjà affaibli. L’Europe, France en tête, malgré ses efforts, peine à se faire le rempart d’un système qu’elle n’a pas su défendre à temps. Les fractures sont béantes et la marginalisation du Vieux Continent s’accélère.
Par Mohamed Sifaoui
Publié le 8 avril 2025

La « guerre totale » qui pourrait naître de la confrontation économique entre les États-Unis et la Chine pourrait avoir de terribles conséquences sur chaque citoyen de cette planète.
Lorsque Donald Trump revient aux affaires en janvier 2025, le monde vacillait déjà sous le poids des crises multiples. Déjà malmené lors de son premier mandat, le multilatéralisme subit ce qui ressemble désormais une sorte d’assaut final. Plus déterminé que jamais à démanteler les institutions héritées de l’après-guerre, le président américain, en « chien fou », orchestre une offensive méthodique contre l’ensemble des enceintes multilatérales, accélérant la bascule vers un monde où la force prime sur le droit et davantage encore sur les valeurs.
Washington tourne ostensiblement le dos à la coopération internationale au profit d’un unilatéralisme décomplexé, posant les jalons d’un monde régi par la loi du plus fort.
Le constat est implacable : dès les premières semaines de son second mandat, Trump imprime sa marque. Les rétorsions économiques pleuvent, y compris contre les alliés européens, peu respectés et accusés de mollesse, notamment face à la Chine. Les barrières commerciales se dressent à nouveau, les pressions extraterritoriales s’intensifient, et Washington n’hésite plus à utiliser la suprématie du dollar comme arme de coercition systématique. Cette Amérique ne se contente plus d’ignorer les règles : elle les piétine délibérément.
Déjà, lors de son premier mandat, le système multilatéral avait subi une série de coups durs : retrait des États-Unis de l’accord de Paris sur le climat, de l’UNESCO, menaces contre l’OTAN, guerre commerciale avec la Chine, offensive contre l’Organisation mondiale du commerce, hausse des tarifs douaniers. Cette fois, la méthode s’accompagne d’une brutalité assumée. Washington tourne ostensiblement le dos à la coopération internationale au profit d’un unilatéralisme décomplexé, posant les jalons d’un monde régi par la loi du plus fort.
En mars 2025, la brutalité trumpienne éclate au grand jour, lorsque le président américain humilie publiquement son homologue ukrainien lors d’une rencontre qui restera comme un tournant symbolique. Elle s’illustre également lorsqu’il rejette d’un revers de la main toutes les propositions européennes pour arriver à un compromis sur les échanges économiques. À Kiev, l’espoir d’un soutien inconditionnel s’effondre. Trump, fidèle à son obsession isolationniste et à son mépris des alliances contraignantes, conditionne l’aide américaine à des concessions massives de l’Ukraine, notamment sur ses aspirations à l’intégration euro-atlantique et l’exploitation des richesses du sous-sol. Dans une logique de racket ou quasi. Pour l’Europe, c’est un choc stratégique majeur : l’allié américain, censé être le garant de la sécurité continentale, se dérobe sous leurs yeux. Pire, l’Oncle Sam change de statut et devient le principal générateur du désordre et ce, même si les opinions publiques ne se rendent pas compte.
Pour l’Europe, cet échiquier fracturé impose la navigation à vue. Les ambitions de Paris pour un multilatéralisme rénové se heurtent au mur du réalisme. Sans défense commune crédible ni cohésion politique affirmée, l’Union peine à s’imposer comme un acteur global. Pire : la brutalité de la politique américaine oblige les Européens à réviser leurs illusions sur la « communauté de valeurs » transatlantique.
Exit les valeurs universelles, les principes démocratiques et l’équilibre des forces ; exit l’entente cordiale et le langage diplomatique policé. La culture beauf est désormais à la tête de la première puissance mondiale. Place au populisme et à la politique du doigt d’honneur. Désormais tout est dans le rapport de force. Malgré des fondamentaux économiques américains fragiles, et bien qu’il renverse la table sur la scène diplomatique, Trump conserve l’illusion d’une maîtrise totale du jeu international. Peu de ses soutiens, galvanisés par ce spectacle de défiance globale, prennent la mesure du désastre que prépare ce président aux allures d’adolescent jouant avec des allumettes au milieu d’une station-service.
Certes, l’élection de Joe Biden en 2020 avait laissé espérer un répit. Le retour dans les accords de Paris, les discours rassurants à l’égard des alliés européens, la tentative de réinvestir les enceintes multilatérales semblaient dessiner les contours d’une Amérique redevenue prévisible. Mais cette parenthèse fut de courte durée. Le retour de Trump, en janvier 2025, scelle le retour d’un unilatéralisme décomplexé, d’autant plus brutal qu’il est désormais nourri par les rivalités géopolitiques exacerbées et les fractures internes d’une Amérique profondément polarisée.
Pour l’Europe, cet échiquier fracturé impose la navigation à vue. Les ambitions de Paris pour un multilatéralisme rénové se heurtent au mur du réalisme. Sans défense commune crédible ni cohésion politique affirmée, l’Union peine à s’imposer comme un acteur global. Pire : la brutalité de la politique américaine oblige les Européens à réviser leurs illusions sur la « communauté de valeurs » transatlantique. Désormais, les intérêts priment sur les affinités idéologiques. Le danger est réel. La « guerre totale » que pourrait déclencher la confrontation sino-américaine aurait des conséquences économiques ravageuses pour la planète. Et contrairement à certaines idées reçues, ce ne sont pas les pays les plus pauvres (ayant peu de choses à perdre) qui en paieraient le plus lourd tribut, mais bien les nations développées, dont les sociétés, gavées de consumérisme, sont d’autant plus vulnérables à la déstabilisation des flux commerciaux et énergétiques.
L’ONU n’est plus que l’ombre d’elle-même, spectatrice impuissante des conflits majeurs qui secouent la planète. Incapable d’agir avec efficacité, sinon par quelques déclarations sans conséquences et des condamnations sans lendemain.
Dans ce contexte, le multilatéralisme survit, mais il se délite inexorablement. Loin de renaître, il s’étiole, victime collatérale de la rivalité entre grandes puissances, il s’efface devant les logiques de domination et de prédation. Le Conseil de sécurité de l’ONU incarne désormais cette paralysie chronique. La Russie, isolée mais toujours influente grâce à son droit de veto, bloque toute résolution jugée défavorable à ses intérêts, comme l’a montré la gestion calamiteuse de la guerre en Ukraine. La Chine, discrètement mais fermement, suit le même chemin, verrouillant les débats sur Taïwan ou les droits de l’homme au Xinjiang. L’ONU n’est plus que l’ombre d’elle-même, spectatrice impuissante des conflits majeurs qui secouent la planète. Incapable d’agir avec efficacité, sinon par quelques déclarations sans conséquences et des condamnations sans lendemain.
Face à cette débâcle silencieuse, l’Europe tente de maintenir la flamme vacillante du multilatéralisme. Emmanuel Macron, qui s’est imposé comme le héraut d’une « troisième voie », multiplie les initiatives pour préserver un espace de dialogue global. Du Forum de Paris sur la paix aux multiples tentatives de médiation en Ukraine et au Proche-Orient, la diplomatie française s’efforce, tant bien que mal, de maintenir des ponts entre les blocs antagonistes. Mais ces efforts peinent à compenser l’absence d’une Europe unie et stratégiquement autonome. Les régimes autocratiques, les États voyous comme les puissances émergentes exploitent à merveille ces divergences pour accentuer le désordre.
La vérité crue est là : malgré ses discours ambitieux sur la « souveraineté européenne », l’Union reste profondément divisée. Entre les pays baltes, viscéralement attachés au parapluie sécuritaire américain, la France qui plaide pour une autonomie stratégique accrue, l’Allemagne, paralysée par ses dépendances énergétiques et industrielles, ou encore la Hongrie et l’Italie, souvent enclines à cultiver des proximités tactiques avec Washington, le fossé s’est creusé. Ce manque de cohésion condamne l’Europe à un rôle de spectatrice, tributaire des caprices américains.
Le groupe des BRICS, élargi en 2024 pour intégrer de nouveaux membres tels que l’Arabie saoudite, l’Iran ou encore l’Argentine, se présente désormais comme une alternative crédible à l’ordre multilatéral piloté par l’Occident.
Sur le plan militaire, la dépendance européenne envers les États-Unis s’est même aggravée. L’invasion de l’Ukraine par l’armée russe avait redonné sens à l’OTAN, loin d’être « en état de mort cérébrale » est redevenue l’ossature de la défense européenne. Mais le retour de Trump rappelle cruellement que l’Alliance reste une structure dominée par Washington, aux intérêts volatils. Lorsque Trump menace de réduire le soutien militaire aux Européens s’ils n’augmentent pas leurs budgets de défense, c’est toute la vulnérabilité stratégique du continent qui éclate au grand jour.
Au même moment, les puissances révisionnistes avancent leurs pions. Le groupe des BRICS, élargi en 2024 pour intégrer de nouveaux membres tels que l’Arabie saoudite, l’Iran ou encore l’Argentine, se présente désormais comme une alternative crédible à l’ordre multilatéral piloté par l’Occident. En misant sur la dédollarisation partielle des échanges, le financement d’infrastructures via des banques de développement alternatives, et le renforcement de leurs coordinations politiques, les BRICS offrent une plate-forme d’expression aux pays désireux d’échapper à la férule américaine.
Dans cet échiquier fracturé, la France et l’Europe n’ont d’autre choix que de naviguer à vue. Les ambitions de Paris de bâtir un multilatéralisme rénové se heurtent au réalisme des rapports de force. Faute d’une défense commune crédible et d’une cohésion politique assumée, l’Union européenne peine à se hisser au rang d’acteur global. Pire : la brutalité de la politique américaine oblige les Européens à revoir à la baisse leurs illusions sur la « communauté de valeurs » transatlantique. Les intérêts priment désormais sur les affinités idéologiques. En clair, l’Europe se retrouve marginalisée par la tectonique des grandes puissances. Les initiatives portées par la France ou par la Commission européenne s’avèrent insuffisantes face à la brutalité du moment. La « guerre totale » qui pourrait naître de la confrontation économique entre les États-Unis et la Chine pourrait avoir de terribles conséquences sur chaque citoyen de cette planète. Et contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce ne sont pas les pays pauvre – qui ont peu de choses à perdre – qui risquent de payer la facture, mais plutôt les pays les plus développés dont les populations sont habituées à un niveau de vie très élevé ou le consumérisme représente l’alpha et l’oméga du bon fonctionnement des sociétés et de leur stabilité.
Le G20, que doit organiser l’Afrique du Sud, désormais en tension ouverte avec Israël, allié clé des États-Unis, restera probablement le théâtre d’une photo de famille désunie. Il est fort à parier que Trump aura piscine, nouveau signal clair de son mépris pour ce genre de rencontres.
Pourtant, l’idée d’un ordre international fondé sur des règles communes n’a pas totalement disparu. Les enceintes multilatérales continuent d’exister, même si leur efficacité est gravement atteinte. La COP28 à Dubaï a permis d’arracher quelques engagements partiels sur la transition énergétique. Le G20, que doit organiser l’Afrique du Sud, désormais en tension ouverte avec Israël, allié clé des États-Unis, restera probablement le théâtre d’une photo de famille désunie. Il est fort à parier que Trump aura piscine, nouveau signal clair de son mépris pour ce genre de rencontres.
Le cœur du système multilatéral est malade. Sans une volonté politique forte de ses piliers historiques, à commencer par les États-Unis et l’Europe, il continuera de s’affaiblir. Et les fractures déjà béantes au sein de l’ONU risquent d’ouvrir la voie à un monde de confrontations permanentes, où le droit international cède le pas à la force brute. Un monde où les alliances se font et se défont au gré des intérêts immédiats, où les normes s’effacent devant les rapports de puissance.
Pour l’Europe, il y a urgence à prendre acte de cette réalité. Plutôt que de se lamenter sur la brutalité américaine ou les coups de boutoir des puissances révisionnistes, elle doit forger ses propres instruments de puissance, assumer pleinement sa responsabilité dans la refondation du multilatéralisme, et réapprendre à parler d’égal à égal avec Washington comme avec Pékin. Faute de quoi, elle restera le spectateur désabusé d’un monde qui s’écrit désormais sans elle.
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