L’Algérie "nouvelle" éliminée

Vancouver, miroir d’Alger

Éliminée par la Suisse (2-0) en seizième de finale de la Coupe du monde, vendredi 3 juillet, l’équipe d’Algérie a offert le spectacle d’un football sans âme, sans identité et sans volonté. La défaite n’est pas le sujet. Le sujet, c’est ce qu’elle révèle : un pays gouverné à coups de slogans, un régime qui se sert du ballon pour maquiller ses échecs, et un journaliste, Christophe Gleizes, qui entame sa deuxième année de prison pour avoir trop aimé le football algérien.

Par Mohamed Sifaoui

Publié le 3 juillet 2026

Vancouver, miroir d’Alger

Il était sept heures du matin à Paris quand la Suisse a renvoyé l’Algérie à ses chimères. Un but de Breel Embolo dès la onzième minute, un second de Dan Ndoye au retour des vestiaires, et l’affaire était entendue. Rien à redire sur le plan strictement sportif : la Nati était supérieure, elle a gagné sans forcer. Perdre contre la Suisse n’a rien d’infamant. La manière, elle, l’est.

Que restera-t-il de cette soirée au BC Place de Vancouver ? Une possession stérile, 55 % de ballon pour deux tirs cadrés. Une seule occasion franche, signée Riyad Mahrez, 35 ans, dernier éclat d’une génération que personne n’a songé à renouveler. L’AFP a décrit, à juste titre, une équipe « inoffensive » ; le mot est charitable. Un but encaissé d’entrée, un autre dans la première minute de la seconde période, et pas un sursaut, pas une révolte : la volonté aussi était restée au vestiaire. Le premier tour avait tout annoncé. Sept buts encaissés en trois matchs, une correction face à l’Argentine, un succès poussif contre la Jordanie, un nul invraisemblable contre l’Autriche, puis une place en seizièmes arrachée parmi les meilleurs troisièmes, grâce à ce format élargi à 48 équipes qui repêche jusqu’aux médiocres.

Une équipe nationale n’est jamais un accident. Elle est le produit d’une politique, ou de son absence. Posons donc la question qui fâche : où sont les académies algériennes ? Où est le championnat capable de fabriquer des joueurs de niveau mondial ? Nulle part, et la direction technique nationale n’existe que sur le papier. Sur les onze titulaires alignés vendredi, un seul, Ramy Bensebaini, a été formé en Algérie, encore l’a-t-il été au Paradou AC, académie privée née de l’obstination d’un homme, pas d’une volonté d’État. Tous les autres sortent des écoles françaises, belges, néerlandaises ou allemandes. Le gardien s’appelle Luca Zidane : né à Marseille, formé au Real Madrid, convoqué sur le tard pour garder les buts d’un pays où il n’avait jamais joué. Le sélectionneur, Vladimir Petkovic, Bosnien naturalisé suisse, affrontait vendredi la sélection qu’il dirigea durant sept ans. « Je suis Suisse, mais demain mon pays, c’est l’Algérie », avait-il déclaré la veille. Aveu magnifique : dans cette équipe, même le patriotisme est en location courte durée.

Les politistes connaissent cette logique, c’est celle de l’État rentier. Un État rentier ne produit presque rien, il préfère capter sur fond de prédation et de corruption. Il ne forme pas, il importe. L’économie algérienne vit des hydrocarbures comme son football vit des binationaux : deux rentes, deux façons de s’épargner l’effort de construire. Le régime importe son blé, ses médicaments, ses footballeurs et même les rêves de ses dirigeants sont ailleurs. Leurs soins sont ailleurs, leurs enfants sont ailleurs et leurs projets sont ailleurs. Et l’ironie est féroce : voilà un pouvoir qui a fait de la détestation de la France son fonds de commerce diplomatique, qui insulte Paris à longueur de communiqués, et qui aligne une équipe façonnée, du gardien à l’ailier, par les centres de formation de l’Hexagone. Clairefontaine et ses répliques auront davantage fait pour le football algérien que quatre décennies de ministère des Sports.

Révolue, l’époque où une dictature faisait tout de même preuve de cohérence. Elle était alors capable de former des Belloumi, dans un stade en tuf à Mascara, des Madjer ou des Assad, des Fergani et des Cerbah, et on en oublie, des joueurs qui pouvaient donner de la joie à leurs supporters, y compris lors des défaites sportives.

Des parrains, pourtant, ce football n’en manque pas. En février, le régime mettait en scène l’arrivée du trophée original de la Coupe du monde à Alger, réception présidentielle à l’appui, Jürgen Klinsmann en vedette américaine. En juin, Abdelmadjid Tebboune recevait les joueurs au palais d’El Mouradia avant leur départ, drapeaux et photographies solennelles. Walid Sadi cumule sans rougir le ministère des Sports et la présidence de la Fédération algérienne de football, confusion des genres qui vaudrait des ennuis à n’importe quelle fédération sous d’autres latitudes. La recette a deux mille ans, Juvénal l’avait gravée : Panem et circenses, du pain et des jeux. Le pain venant à manquer, restent les jeux. Ce pouvoir sait d’instinct qu’un peuple qui chante dans les stades ne défile pas dans la rue ; en 2019, la victoire à la Coupe d’Afrique des nations fut pressée comme un citron pour tenter d’étouffer le Hirak. Max Weber distinguait trois sources de légitimité : la tradition, le charisme, la légalité rationnelle. Le régime algérien n’en possède plus aucune ; il lui reste la diversion.

Le plus troublant se loge dans le miroir : cette équipe sans identité ressemble trait pour trait au pouvoir qui l’exhibe. Elle a la possession sans le projet, exactement comme le régime tient le pays sans le gouverner. Elle vit des exploits d’hier comme lui vit de la rente mémorielle de la guerre d’indépendance. Elle recrute à l’étranger ce qu’elle ne sait pas produire chez elle. « L’Algérie nouvelle », martèle la propagande officielle depuis six ans. On l’a cherchée sur la pelouse de Vancouver ; on ne l’y a pas trouvée, pas plus qu’on ne la trouve dans les chiffres du chômage, dans les files d’attente devant les consulats ou sur les embarcations des harragas qui traversent la Méditerranée. Un pays dont la jeunesse rêve de partir ne gagne pas de Coupe du monde. Orwell voyait dans le sport international « la guerre sans les coups de feu » ; encore faut-il, pour livrer une guerre, disposer d’autre chose que de slogans. Brouille durable avec Paris, rupture avec Bamako et le Sahel, marginalisation sur le dossier du Sahara occidental : les revers diplomatiques s’empilent, et le football devait servir de cache-misère. Le cache-misère a pris l’eau au bout de quatre matchs. Le roi n’en est que plus nu au lendemain d’« élections législatives » totalement manipulées. De bout en bout. Et boudées par quatre électeurs sur cinq, de l’aveu même d’une autorité électorale aux ordres : même les urnes n’ont plus de supporters. Et quand le régime algérien annonce une participation à 20%, il faudrait diviser par 5 (au moins) tant sa tendance à gonfler les chiffres de participation, à l’envi, est une constante culturelle. 

Et puis il y a cette chaise vide. Dans la tribune de presse de ce Mondial, rappelle Reporters sans frontières, manque Christophe Gleizes, journaliste de So Foot et de Society, détenu en Algérie depuis le 29 juin 2025. Son crime ? Un reportage sur la Jeunesse sportive de Kabylie, la JSK. Cet amoureux du football dont le seul tort est d’aimer l’Algérie continue de croupir injustement dans un centre de détention au milieu de malfrats et d’autres victimes politiques du régime. Sept ans de prison pour « apologie du terrorisme », peine confirmée en appel, pourvoi retiré dans l’espoir d’une grâce présidentielle qui ne vient toujours pas. La FIFA lui a délivré une accréditation symbolique, Gianni Infantino a réclamé un « acte d’humanité », sa grand-mère de 102 ans demande simplement à revoir son petit-fils. Rien n’y fait. Ce pouvoir, dénué d’éthique et de dignité, qui paradait en février avec le trophée de la Coupe du monde garde en cellule, à Koléa, un homme comme un groupe terroriste garde un otage. En attendant une contrepartie. Voilà, en vérité, la seule victoire que ce régime soit encore capable d’arracher : du temps, gagné sur le dos d’un innocent.

Au pays de l’arbitraire, il y a de quoi être triste pour une jeunesse qui respire le football, mais il y a de quoi se réjouir de voir le régime privé du principal anesthésiant qu’il administre à un peuple en détresse politique.

M. S.

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