Macron se fait-il des illusions au sujet de Joulani ?

Ahmed al-Charaa, alias Joulani est le chef d’HTS, anciennement al-Nosra/al-Qaïda, elle-même branche de Daesh. Il sera reçu par le président Macron, et l’Élysée nous le présente comme le Président syrien. Donc le Président français élu démocratiquement, va rencontrer le Président syrien non élu.

Par Lina Murr Nehmé

Publié le 7 mai 2025

Macron se fait-il des illusions au sujet de Joulani ?

Ahmed al-Charaa, alias Joulani sera reçu par le président Macron, et l’Élysée nous le présente comme le Président syrien.

Car si Macron est président après des élections constitutionnelles populaires, al-Charaa est président en vertu de son élection de soi-même. Il s’est autoproclamé Président. Il n’a pas été mis au pouvoir par le peuple : il l’a pris en profitant d’un affaiblissement de ses adversaires. La Russie était occupée chez elle par une guerre contre l’Ukraine ; la guerre au Liban s’était arrêtée, le Hezbollah voulait venir en aide à Assad, mais Israël a bombardé au niveau de la frontière pour l’en empêcher ; les Hachd al-Chaabi irakiens ont aussi voulu venir en aide à Assad, mais Israël a bombardé au niveau de la frontière pour les en empêcher. Et la Syrie qui était affaiblie par les sanctions américaines et par la réquisition, par les Américains depuis plusieurs années, du pétrole syrien et du blé syrien. Le peuple syrien était affamé, il gelait en hiver et ne pouvait cuisiner, car il ne pouvait débourser un demi-mois de salaire pour acheter une bonbonne de gaz. Affaiblie aussi, la Syrie l’était par des distributions américaines de dollars et d’armes à des milices qui, d’après le New York Times, auraient tué ou mutilé 100.000 soldats syriens, pour la plupart des conscrits, des gosses qui n’avaient pas toujours vingt ans et dont la mort privait d’eux, pour toujours la femme chérie et les enfants.

Mais vous savez que Joulani aussi a des prisons, notamment à Idleb. Elles étaient pleines, non pas des djihadistes voleurs ou tueurs, mais de civils qui avaient commis le crime de médire du gouvernement de Joulani dans le secret d’une communication téléphonique, ou de boire plusieurs fois de l’alcool.

Les prisons et la torture sous Joulani

Et ne parlons pas des disparitions dans les chambres de torture. Car c’est bien de se réjouir que soient vidées les prisons d’Assad, à condition de se réjouir de la libération des innocents, et il y en avait. Je m’en suis réjouie la première, étant donné que je l’ai désiré depuis que j’ai écrit un livre sur ces prisons, en 2008. Je me suis bien moins réjouie de la libération des djihadistes qui ne vont certainement rester tranquilles, et dont certains ont dû participer aux massacres de civils qui ont suivi. Et d’autres doivent être en train de chercher à revenir en France.

Mais vous savez que Joulani aussi a des prisons, notamment à Idleb. Elles étaient pleines, non pas des djihadistes voleurs ou tueurs, mais de civils qui avaient commis le crime de médire du gouvernement de Joulani dans le secret d’une communication téléphonique, ou de boire plusieurs fois de l’alcool. Qui parlera des tortures qu’y subissent des innocents parce que français comme Macron, ou américains comme les présidents dont l’«Opération Sycamore» a financé la guerre en Syrie ?

Le témoignage accablant de Théo Padnos, prisonnier de Joulani

Qu’on lise à ce sujet les écrits des anciens de ces prisons. Le doyen de ces anciens, le journaliste américain Théo Padnos – seul à avoir connu les tortures de Joulani durant près de deux ans et à y avoir survécu –, a écrit un livre, Blindfold (Scribner, 2021) à la fois poétique, émouvant et passionnant, qui raconte l’aventure qu’il a vécue dans les prisons de Joulani. Théo m’a dit : «Joulani parle de livrer Tel et Tel à la justice. Moi, je voudrais que lui-même soit livré à la justice et rende compte de ses crimes. Je voudrais qu’on lui demande ce qu’il a fait des gens qui remplissaient ses prisons, et de ceux qu’il a tués. Je voudrais qu’il vide ses propres prisons.» Pendant qu’il croupissait, subissant les douleurs laissées par le fouet dans son corps, avec parfois des morceaux de chair arrachée, et se demandant ce que ses tortionnaires inventeraient pour le faire souffrir le lendemain, il se jurait que s’il survivait, il se donnerait pour mission de faire traduire ces membres d’al-Nosra en justice. Plus que pour ses propres tortures, il les haïssait pour celles qu’ils infligeaient à ses voisins prisonniers et qu’il entendait crier à travers la cloison, les premiers ayant été un homme sourd dont l’appareil auditif s’était déchargé et qui n’entendait plus les questions que lui lançaient ses interrogateurs, et l’autre, un père dont le portefeuille contenait la photo de son fils portant l’uniforme de l’armée arabe syrienne ennemie. Plus tard, on le mettra avec des officiers alaouites que ses geôliers venaient tous les jours insulter à cause de leur religion. Ils avaient dans leurs poches de petits corans qu’ils révéraient religieusement, mais on les leur arrachait en leur disant qu’ils étaient impurs, des porcs qui ne pouvaient toucher le Coran. Plus tard, tous ces gens, et la plupart des prisonniers qu’il avait vu passer dans les prisons de Joulani, avaient été tués.

J’ai lu dans le manuel d’entraînement d’al-Qaïda publié dans les années 1990 par la CIA, un appel à torturer les otages sans raison, en leur appliquant les mêmes sévices que dans les prisons des régimes ennemis. De fait, les rescapés des prisons de Joulani vous décrivent les mêmes tortures que dans les prisons d’Assad. Mais avec des plus, dont le plus horrible est que des enfants venaient torturer, et les enfants, quand ils perdent leur pureté, deviennent plus monstrueux que les adultes. J’ai demandé à Théo s’il connaissait l’enfant qui, dans la petite ville de Binnish, menait les manifestations en brandissant un couteau et en criant : «Patience ô alaouites ! Nous venons à vous avec l’égorgement et non avec le traité!» Il m’a répondu : « C’était le fils d’Abou Muhamed al-Adnani. Cet enfant ne m’a jamais torturé personnellement, mais il a dû le faire avec d’autres.»

Ces djihadistes étrangers, l’Occident n’avait-il pas demandé à Joulani de les chasser de Syrie ? Il a dit oui, mais au lieu de cela, il les a naturalisés, il leur a donné des grades supérieurs dans l’armée syrienne, avec autorisation d’arrêter et de torturer n’importe quel Syrien dont la religion ne leur plairait pas. Deux d’entre eux s’étaient filmés, dès décembre, disant d’un air gourmand, en russe : «Nous allons nettoyer les alaouites !»

Les djihadistes étrangers pour massacrer les Syriens. Et le silence

Les prisons de Joulani à Idlib étaient pleines quand il a pris Damas. Personne ne lui a dit de les ouvrir, et les parents des victimes pleurent encore et supplient qu’on leur rende leurs enfants. Et maintenant, Joulani a des prisons dans tout le pays, et elles sont remplies d’innocents : des alaouites, des chiites, des chrétiens, des Kurdes, des druzes. Tous sont torturés. On les voyait torturer durant de leur enlèvement par des hommes sadiques importés par Joulani, dans des vidéos publiées par eux-mêmes sur les réseaux sociaux.

Ces djihadistes étrangers, l’Occident n’avait-il pas demandé à Joulani de les chasser de Syrie ? Il a dit oui, mais au lieu de cela, il les a naturalisés, il leur a donné des grades supérieurs dans l’armée syrienne, avec autorisation d’arrêter et de torturer n’importe quel Syrien dont la religion ne leur plairait pas. Deux d’entre eux s’étaient filmés, dès décembre, disant d’un air gourmand, en russe : «Nous allons nettoyer les alaouites !»

Il y a eu des centaines de morts alaouites après la publication de cette vidéo. On n’en a pas parlé en Occident. On n’a commencé à parler des massacres d’alaouites qu’en mars 2025, lorsqu’ils sont devenus de masse et que les miliciens de Joulani se sont mis à frapper à toutes les portes en demandant à leur interlocuteur sa religion, pour le tuer s’il était alaouite. Et de brûler les boutiques ou les maisons de quartiers alaouites.

Quand Joulani applaudissait le massacre du Bataclan

Nous allons bientôt commémorer l’anniversaire du massacre du Bataclan et de plusieurs autres massacres du 13 novembre 2015. 

Mais sait-on qu’après ces attentats du Bataclan, al-Nosra a publié un communiqué où Joulani appelait les Français kouffars (mécréants) et proclamait sa joie et son approbation de ce massacre, et citant Ibn Taymiyya pour dire : «Entre les deux [les Français et Daesh], il faut choisir le camp le mieux avisé». Le camp le plus avisé étant, bien sûr, Daesh et non les Français.

Joulani faisait là un geste d’amitié envers le vieux compagnon de route, Abou Mohammed Adnani qui a conçu ces attentats, les a préparés et réalisés. Joulani et lui étaient autrefois membres de Daesh. Ensemble, ils étaient venus d’Irak en 2011, pour semer la guerre en Syrie. Joulani était le chef, Adnani le second. Tous deux avaient pour maître Abou Bakr Baghdadi, et leur organisation commune s’appelait alors l’État Islamique/Irak. 

Qu’est-ce qui a changé ? Adnani a quitté Joulani par fidélité envers le serment qu’ils avaient tous deux fait à leurs chefs. Joulani a violé ce serment. Est-ce que cela l’a rendu bon et innocent pour autant, alors qu’il est un clone de Baghdadi, en plus caméléon ?

Le mufti qui voulait tuer les druzes

Et que va-t-il advenir des alaouites, druzes, chiites, chrétiens et autres minorités en Syrie ? 

On nous dit que le califat institué par Joulani à Idleb est exemplaire pour le respect des humains, de leur liberté, et le reste. Supposons que ce soit respecter les femmes que de leur interdire de mettre du rouge, ou une jupe, ou de montrer leurs cheveux ou leurs chevilles. Supposons. 

Supposons que ce soit respecter les hommes musulmans que de leur interdire de boire un verre de vin. Supposons.

Supposons que ce soit respecter les chrétiens que d’enlever un curé et 20 paroissiens durant une semaine, avant de leur demander pardon. Supposons.

Est-ce respecter la liberté de pensée que d’interdire aux druzes d’aller visiter leurs mausolées, et d’envoyer des gens pour les leur détruire ? Est-ce respecter la liberté de pensée que de faire disparaître les alaouites et les chiites par massacre ou autrement, et de faire s’éteindre la communauté des druzes par des conversions à l’islam dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles n’étaient pas libres ? Supposons.

Mais que dit-on de la nomination d’Abdul-Rahim Attoun comme membre du Conseil supérieur de la Fatwa ? Attoun était le mufti d’al-Nosra. Et al-Nosra étant al-Qaïda et Daesh à la fois, il estimait que les druzes devaient et pouvaient être éliminés en tant qu’«adeptes d’une religion ésotérique». C’est donc Attoun qui, d’après les druzes, a prononcé la fatwa pour l’extermination de druzes au nombre indéfini (certains disent 20, d’autres disent 30 ou davantage) dans la magnifique ville morte de Qalb Lozeh, au nord d’Idlib.

Le massacreur des Kurdes promu commandant

Et Joulani a pris Abou Hatem Chakra (de son vrai nom Ahmed al-Haïs) comme commandant militaire de la 86e division en charge de Deir ez-Zor, Hassaké et Raqqa, région où il y a le pétrole. Cette région est tenue par les Kurdes, et Deir ez-Zor en produit 15.000 barils par jour. Joulani avait autrefois mis la main dessus, et elle lui avait rapporté une fortune. Et Chakra est justement le genre d’homme qui pourrait provoquer des incidents et de les faire dégénérer en massacres. Cela permettrait à Joulani et Erdogan de se débarrasser des Kurdes, de se partager leurs régions, et de libérer les 10.000 combattants de Daesh qu’ils y tiennent prisonniers, et leurs 60.000 femmes et leurs enfants pour la plupart en âge de se battre. Ils avaient tenté de mettre ce projet à exécution en décembre 2024, et la France avait exprimé sa préoccupation à l’idée de la libération de ces djihadistes et de leur retour. Finalement, ce n’était pas arrivé car les Kurdes s’étaient bien battus. Mais ils n’avaient eu qu’HTS et ses alliés hors-la-loi contre eux. Maintenant, ils auraient les forces de l’ordre et l’armée syriennes, en plus de ces milices.

Abou Hatem Chakra un ancien de Daesh. Il n’a pas quitté l’État islamique volontairement, il en a été expulsé pour «extrémisme». C’est alors qu’il a été accueilli par Joulani. Les Kurdes considèrent sa nomination dans leur région comme une insulte, car il les a massacrés, et il a fait le trafic d’esclaves des Yazidies (qui sont des Kurdes ethniques), les vendant sur le marché et tuant leurs pères, fils ou maris.

Donc Abou Hatem Chakra serait un extrémiste d’après Daesh, et Joulani qui l’a nommé chef de la 86edivision, serait pour Emmanuel Macron un modéré auquel il suffirait de donner un conseil pour qu’il l’écoute ? Mais quelle différence y a-t-il entre HTS et Daesh, alors qu’HTS est issu de Daesh, et ne l’a quitté que pour une querelle de chefs? Et Daesh et HTS n’ont-ils pas, ensemble, massacré les druzes à Sehnaya le 30 avril et les jours suivants ? Car pour les deux organisations, les druzes sont un peuple à convertir ou exterminer.

Et si Baghdadi avait pris Bagdad ou Damas, avait taillé sa barbe et s’était mis en costume-cravate, est-ce que le président français l’aurait accueilli à l’Élysée ?

Realpolitik ?

Et si Baghdadi avait pris Bagdad ou Damas, avait taillé sa barbe et s’était mis en costume-cravate, est-ce que le président français l’aurait accueilli à l’Élysée ?

On nous dit que oui, et qu’il faut pratiquer la realpolitik. Mais Macron a refusé de recevoir les membres du Hamas au nom de la realpolitik alors qu’ils avaient commis les pogroms du 7 octobre. Et les Français estiment qu’il a bien fait. Dans ce cas, pourquoi accepte-t-il, au nom de la realpolitik, de recevoir Joulani qui a commis des crimes de la même ampleur ? D’abord contre les alaouites, dont le nombre de morts civils serait de 1600 d’après les recensements de l’OSDH, et de 5000 d’après les sources de Fabrice Balanche – et bien davantage d’après les alaouites eux-mêmes. L’acteur alaouite Bachar Ismaïl, un opposant célèbre qui s’est réjoui de la chute de Bachar et de l’arrivée au pouvoir de Joulani, s’est adressé à ce dernier à la télévision en pleurant et en lui parlant de 22.000 morts, dont 15 étaient des femmes, des enfants, des hommes ordinaires et des vieillards de sa propre famille.

Et ensuite est venu le tour de l’autre minorité interdite : les druzes. Jusque-là ils avaient été partiellement épargnés parce qu’ils étaient restés armés, et parce qu’ils avaient les Israéliens avec eux. Il y a pourtant eu cent morts il y a deux jours. Tout cela au nom de quoi ? Le président français va mettre sa main dans une main aussi pleine de sang ?

Il paraît que le président Macron va dire à Joulani qu’il faut punir les coupables de ces massacres. Mais si on arrête et juge ces coupables, que vont-ils dire pour leur défense ? Ils vont dire ce que les nazis ont dit au procès de Nuremberg : qu’ils n’ont fait qu’obéir aux ordres du chef. Est-ce qu’on punit les sous-fifres ? Ou on punit les chefs ? Dans ce cas, que fait Joulani à l’Élysée ?

Le président israélien Netanyahu ne peut pas venir en France car il serait arrêté pour être jugé par la cour pénale internationale. Mais Joulani, coupable de tous ces massacres et d’autres reconnus par l’ONU et l’EU, et réclamé par la justice irakienne pour crimes contre l’humanité, peut venir à l’Élysée !

Macron a l’intention de demander à Joulani de protéger les minorités. Mais ces minorités, elles, veulent se protéger de Joulani ! Les druzes veulent la protection israélienne et des milliers d’alaouites ont pris refuge dans les bases russes. Les Kurdes et les druzes pensent que seules leurs armes les protègent. Les Alaouites veulent constituer une milice pour se protéger de Joulani. Ils veulent une fédération. Ils ne veulent pas de Joulani qui veut appliquer la charia. Et la charia les tient pour des mécréants qui ne doivent pas vivre : elle ne tolère que les musulmans, et sous conditions, les chrétiens, les juifs et les zoroastriens. Une fatwa d’Ibn Taymiyya, l’ouléma damascène, ordonne de les exterminer, de les piller, et sinon, de les asservir.

Le président Macron accepte-t-il de se mettre au niveau d’un homme qui s’est autoproclamé Président et n’a été ni élu, ni mis au pouvoir par le peuple ? Où est la démocratie dont se réclame la France ? On nous dira que les Syriens en avaient assez de Bachar el-Assad. Mais ils n’ont jamais dit qu’ils voulaient voir Joulani à sa place. Pour les membres des communautés minoritaires, ce nom eux est synonyme des massacres les plus atroces, d’attentats quotidiens, et de destruction de la Syrie. Les services de renseignement américains affirment ainsi que durant la première année de son action en Syrie, Joulani a commis six cents attentats. Combien a-t-il fait commettre de massacres depuis son arrivée à Damas ?

L. M. N.

(*) Historienne, spécialiste de l’islam et des grands mouvements djihadistes au Moyen-Orient

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