7 octobre 2023 : la lâcheté de l’esprit
Elle regarde, sans le moindre trouble sur le visage, des hommes en treillis qui, un samedi 7 octobre, atterrissent en deltaplane sur un festival de musique. Elle a vingt ans tout au plus. Elle regarde ça comme on regarde un clip. Les hommes en treillis, sur son écran, s’apprêtent à tuer des gens qui dansaient une heure plus tôt.
Par Caroline Yadan (*)
Publié le 7 octobre 2026

Les hommes en treillis, sur son écran, s’apprêtent à tuer des gens qui dansaient une heure plus tôt.
Elle est assise à la troisième place à partir de la porte, et elle regarde son téléphone. Banalité de la scène. Tout le monde regarde son téléphone dans le métro parisien, c’est la posture du siècle, la prière moderne, tête baissée et pouce agile. Sauf que ce qu’elle regarde, sans le moindre trouble sur le visage, ce sont des hommes en treillis qui, un samedi 7 octobre, atterrissent en deltaplane sur un festival de musique. Elle a vingt ans tout au plus. Elle regarde ça comme on regarde un clip. Les hommes en treillis, sur son écran, s’apprêtent à tuer des gens qui dansaient une heure plus tôt. Elle le sait. Ce n’est pas de l’ignorance. C’est pire. C’est de la consommation.
Elle regarde aussi les artistes, écrivains, journalistes juifs se faire boycotter, insulter ou violenter au nom du Bien, des droits humains ou du progressisme. Elle adhère, sans même s’interroger, à ces mises à l’écart.
Elle regarde son influenceuse préférée, celle qui ne voit aucun inconvénient à suivre les instructions d’une élue poursuivie pour apologie du terrorisme et provocation à la haine. Peu importe le lynchage d’une juive, les insultes antisémites, la contribution à une campagne de cyber harcèlement. Ce qui compte, ce sont les vlogs d’août si funs, les followers, un spectacle au Zénith et les euros qui s’entassent.
Voilà le vrai sujet et ce n’est pas un sujet géopolitique. C’est cette capacité proprement inédite qu’a acquise notre époque à transformer un massacre en contenu regardable, un boycott de juifs en position politique acceptable, et le bannissement en signe d’appartenance à une jeunesse qui se croit lucide alors qu’elle ne fait qu’avaler, sans mâcher, le récit que d’autres ont cuisiné pour elle.
Ce récit se vit comme une vertu qui digère le réel en acceptant le pire. Un bébé qu’on a étranglé à mains nues devient une anecdote qu’il serait inapproprié d’isoler du contexte plus large de l’oppression. La grille explicative précède le crime et l’absorbe, sans même avoir le sentiment de mentir.
L’inversion de la charge de la preuve sert d’outil efficace à cette mécanique, tout comme les mots « sioniste » ou « fasciste » brandis en guise d’excommunication. Il suffit qu’ils soient prononcés pour que toute parole adverse devienne suspecte, pour que l’interlocuteur devienne une cible qu’on pourchasse, qu’on déprogramme, qu’on empêche de parler. Les mots n’ont même plus besoin d’être vrais, seulement d’être criés assez fort, On a inventé le tribunal de la disqualification, celui des esprits en manque d’arguments, qui transforme le désaccord en suspicion morale et le contradicteur en suspect pour éviter de débattre sur le fond.
Nous ne pouvons pas céder à cette mécanique portée par cette nouvelle gauche populiste, violente, islamisée et antisémite.
La gauche, née des Lumières, invite aujourd’hui dans ses amphithéâtres des hommes qui, au pouvoir, la feraient taire la première, elle, ses femmes, ses homosexuels, ses libres penseurs selon un logiciel qui ne connaît plus qu’un axe, oppresseur contre opprimé. La nature exacte du crime commis devient secondaire pourvu que l’accusé porte le bon uniforme idéologique. Et devant ces conférenciers venus prêcher la sainteté du couteau, applaudit un public de jeunes gens qui théorisent la violence avec la légèreté de ceux dont le confort matériel offre le loisir de romantiser la barbarie.
Tout serait peut-être moins grave si la haine ne se nourrissait pas aussi d’indifférence.
Celle de l’homme ordinaire, qui préfère, devant le retour de la judéophobie, changer de conversation plutôt que de rompre avec sa tribu sociale. Il n’a ni doctrine à défendre ni haine à proclamer. Il sait seulement que certaines vérités peuvent coûter un dîner gâché ou une amitié.
Alors il se tait, ou pire, il opine mollement quand quelqu’un parle de contexte, parce que le contexte est une politesse qu’on doit à ceux qu’on fréquente encore le samedi soir.
C’est ainsi qu’une jeune fille peut regarder des tueurs en deltaplane, dans le métro parisien sans qu’un seul muscle de son visage ne trahisse la moindre horreur.
Elle n’a pas inventé ce regard. On le lui a fabriqué, patiemment, à coups de mots inversés, d’anathèmes hurlés, de logiciels qui digèrent le crime avant qu’elle n’ait eu le temps de le voir nu, et de dîners où personne n’a voulu gâcher le dessert. Elle est l’aboutissement de lâchetés réunies.
La lâcheté de l’esprit peut se déguiser en courage aussi longtemps qu’elle trouve, en face, assez de lâchetés tièdes pour l’applaudir ou pour se taire. Le jour où ce silence se brisera, et il se brisera, il ne restera plus nu qu’un crime parmi tant d’autres.
C. Y.
(*) Députée de la 8e circonscription des Français établis hors de France.
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