Edouard Balladur, personnage incontournable de la Vᵉ République, ancien premier ministre, est mort à l’âge de 97 ans

L'ancien chef du gouvernement, mort lundi, était un cas à part sur la scène politique. Mais l’élection présidentielle de 1995 n’a finalement pas souri à Édouard Balladur, c’est Lionel Jospin et Jacques Chirac que les Français avaient qualifiés pour le second tour. Personnage incontournable de la Vᵉ République, il s’est éteint lundi 31 août, à 97 ans.

Par Marie Dolores Prost

Publié le 1 septembre 2026

Edouard Balladur, personnage incontournable de la Vᵉ République, ancien premier ministre, est mort à l’âge de 97 ans

Edouard Balladur s'est éteint le 31 août 2026, à l'âge de 97 ans.

Édouard Balladur est mort lundi 31 août 2026, à 97 ans. Les hommages officiels ont suivi le protocole habituel : « serviteur exigeant », « figure majeure de la Ve République », « esprit réformateur ». Tout cela est vrai. Et insuffisant. Ce qui compte n’est pas le curriculum. 

C’est le paradoxe. Balladur a occupé presque tous les postes qui mènent au sommet, secrétaire général de l’Élysée sous un Pompidou mourant, ministre d’État des Finances, Premier ministre, candidat sérieux à la présidentielle sans jamais vraiment appartenir au monde qu’il fréquentait. Il gouvernait. Il n’aimait pas assez la politique pour la gagner jusqu’au bout.

« La dignité et le respect faisaient partie de son ADN », salue mardi 1er septembre sur France Inter l’ancien Premier ministre Michel Barnier, au lendemain de la mort d’Edouard Balladur, à l’âge de 97 ans.

Un levantin devenu plus français que les Français

Né le 2 mai 1929 à Smyrne (aujourd’hui Izmir), dans une famille de négociants d’origine arménienne installée depuis des générations dans l’Empire ottoman, Balladur n’est français que par naturalisation, en 1932. 

La famille s’installe à Marseille. Le lycée Thiers, Sciences Po, l’ENA, le Conseil d’État, le parcours classique du grand commis. Sauf que l’origine lointaine ne disparaît jamais tout à fait.

François Mitterrand, qui savait frapper où ça fait mal, l’appelait « l’étrangleur ottoman » ou « un bourreau chinois aux lacets de soie »

L’image est cruelle et assez juste. Balladur n’attaquait pas de face. Il s’insinuait, il neutralisait, il attendait. Le surnom dit aussi autre chose, pour le président socialiste, cet homme trop bien élevé, trop précis, trop maître de lui, restait un étranger dans le jeu français. C’est précisément ce décalage qui a fait sa force, puis sa limite.

Le théoricien qui a rendu la cohabitation possible

Avant d’être Premier ministre, Balladur a d’abord été un intellectuel du pouvoir. En 1983, il théorise ce que beaucoup tiennent encore pour impensable,une cohabitation constitutionnelle. Si la droite gagne les législatives, elle peut gouverner sans que le président socialiste démissionne. En 1986, la théorie devient réalité. Chirac prend Matignon. Balladur, ministre d’État de l’Économie, des Finances et de la Privatisation, devient le véritable patron du quotidien.

Il privatise,Société Générale, Paribas, TF1, Suez. Il installe son ministère rue de Rivoli plutôt qu’à Bercy. Le geste est révélateur. Il refuse le bâtiment moderne voulu par Bérégovoy. Il préfère les parquets, les tapisseries, l’histoire. Plantu le dessine en chaise à porteurs. Le Canard enchaîné le surnomme « His Courteous Smugness ». L’image colle. Elle n’épuise pas l’homme. 

En 1993, après le raz-de-marée de la droite, Chirac laisse Matignon à « son ami de trente ans ». La deuxième cohabitation commence. On l’appelle « de velours ». Elle est courtoise. Elle n’est pas tendre. Mitterrand, déjà miné par la maladie, observe Balladur comme un entomologiste. Les deux hommes se voient presque chaque mercredi. Balladur en tirera plus tard un livre glacé et fascinant, Le pouvoir ne se partage pas.

Il réforme les retraites en 1993. Il poursuit les privatisations. Il rassure. Les sondages le portent. Pendant deux ans, la France a l’impression d’être gouvernée par quelqu’un qui sait ce qu’il fait et qui ne crie pas. C’était presque trop beau pour durer.

1995 : le moment où la courtoisie ne suffit plus

Le 18 janvier 1995, Balladur annonce sa candidature depuis son bureau de Matignon. Le décor est trop beau. Trop officiel. Trop loin de la rue. Les sondages le donnent encore largement gagnant. Une partie du RPR bascule, Pasqua, Sarkozy, Fillon. 

Chirac, lui, part de très bas et fait campagne sur « la fracture sociale ».

Puis tout bascule. L’affaire Schuller-Maréchal entame l’image d’intégrité. Balladur, qui se voyait déjà à l’Élysée, ne parvient pas à changer de registre. Il reste le Premier ministre. Chirac redevient le candidat. Les courbes se croisent fin février. Le 23 avril, Balladur termine troisième : 18,58 %, derrière Jospin et Chirac.

Le soir du premier tour, face aux sifflets de ses propres militants, il lâche la phrase qui le résume : « Je vous demande de vous arrêter ! »

Un bon Premier ministre. Un mauvais candidat. Alain Duhamel l’a dit sans méchanceté. C’était exact. 

Balladur a ensuite écrit, avec une lucidité presque cruelle : « Je croyais pouvoir réussir sans compromis avec moi-même. Convaincu de la justesse de mes idées, je me croyais apte à gouverner, mais je négligeais trop la force des intérêts, la violence des passions. »

Ce qu’il a laissé, au-delà de l’échec

On retient souvent 1995 comme un fiasco personnel. C’est réducteur. Balladur a été l’un des derniers hommes d’État français à croire que le style n’est pas un accessoire. Qu’on peut gouverner sans hurler. Qu’une certaine tenue le nœud de cravate savant, le loden, la promenade à pas mesuré boulevard Delessert n’est pas seulement du snobisme, mais une conception de la fonction.

Il a aussi été, plus tard, un essayiste plus intéressant que beaucoup de ceux qui l’ont battu. Machiavel en démocratie (2006) décrit sans fard le métier,plaire pour être choisi, puis maintenu. Un monde de médisance et d’envie où « le succès justifie tout ». Il ajoutait : « Je ne voulais pas être de ceux-là. » On peut le croire. On peut aussi penser que cette répugnance même l’a empêché d’aller au bout.

Sa femme, Marie-Josèphe, est morte le 31 décembre 2025. Il l’a suivie huit mois jour pour jour. Une messe dans la stricte intimité familiale. Même dans la mort, le refus du spectacle.

Pourquoi cet homme compte encore

La France politique de 2026 n’a plus beaucoup d’Édouard Balladur. Plus de hauts fonctionnaires qui écrivent des livres après avoir exercé. Plus de Premiers ministres qui parlent de « morale civique » sans ironie. Plus de candidats qui s’étonnent que la campagne soit sale.

Balladur n’était pas un saint. Il y a eu les comptes de campagne de 1995, l’affaire Karachi dont il a été relaxé en 2021, les ralliements et les ruptures. Mais il incarnait une idée désormais presque étrangère que le pouvoir n’est pas seulement une conquête, c’est aussi une manière.

Il a théorisé la cohabitation. Il l’a pratiquée. Il a réformé. Il a perdu. Et il a eu le rare courage, ensuite, de regarder cette défaite en face sans se raconter d’histoires.

C’est un héritage plus rare que les hommages d’aujourd’hui ne le disent.

M. D. P.

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